Le règne heureux de l’analphabétisme

Le poète Guillaume Apollinaire tel que vu par le groupe français Le Pis-Aller.
Photo: Le Pis-aller www.lepisaller.com Le poète Guillaume Apollinaire tel que vu par le groupe français Le Pis-Aller.

L’analphabétisme ? Il se porte bien, merci. Un adulte de la planète sur cinq est analphabète. Est-ce là pour autant un drame tel qu’on le croit le plus souvent ?

Au Québec, 49 % des Québécois éprouvent des difficultés sérieuses à lire et à comprendre ensuite ce qu’ils ont lu. Ainsi, près de la moitié de la population n’atteint pas le niveau minimal prescrit afin de s’assurer, comme disent les enquêtes internationales, une existence moderne dans une humanité digne de ce nom.


Par ailleurs, un cinquième de la population adulte québécoise n’est tout simplement pas à même de lire. Lire, oui. Ce qui s’appelle lire : l’élémentaire b-a ba. À ce chapitre, le Québec se situe parmi les derniers rangs à l’échelle canadienne.


Le taux de décrochage scolaire confirme déjà tout cela, sans tambour ni trompette. Chez les garçons, l’affaire prend l’allure d’une vaste chorale d’éclopés. Un garçon sur quatre en moyenne quitte l’école avant d’avoir obtenu le moindre diplôme. C’est pire du côté des francophones. D’éducation, on parle pourtant bien peu dans cette campagne électorale…


La notion d’analphabétisme et l’inquiétude qu’elle suscite sont récentes. En fait, l’économie triomphante s’en est toujours fort bien accommodée, quoi qu’elle en dise. Et elle continue de le faire, malgré ses prétentions à soutenir le contraire.


Dans le gazouillis conservateur qui tient globalement lieu de campagne électorale, pas étonnant que la culture, tributaire de l’alphabétisation et de l’éducation, soit elle aussi passée sous silence par tous les partis, à gauche comme à droite. Selon les études d’Influence communication, la culture est de loin le thème le moins abordé de cette campagne. Il arrive au 17e rang des sujets traités. C’est que ceux qui ont la charge aujourd’hui de conduire les affaires de la communauté ont des objectifs qui s’accommodent bien de la situation présente. Pourquoi ?


L’État s’est aligné sur les priorités fixées par le marché. Un bon soldat de l’économie se meut privé de mémoire sociale, disponible à tout, à commencer par le discours relayé par la télévision. Il montre sans cesse des capacités d’adaptation étonnantes qui varient en fonction de son incompréhension générale. Ignorant sa place dans le monde, jamais cet homme d’aujourd’hui n’est frappé du désaveu de sa conscience d’hier. Il est heureux. Et cela suffit. Il se fait donc le défenseur absolu du chiffre d’affaires tant vénéré.


Cet homme-là, diplômé ou pas, ne sera jamais abandonné par la société. Pourquoi le serait-il alors que c’est elle qui le produit et le reproduit ? Il est au contraire soutenu, encouragé, valorisé. On le voit d’ailleurs de plus en plus apparaître partout, fier de lui. En politique, il occupe désormais les premières places, souriant, ânonnant son discours à la gloire de gros jambons.


Or voilà qu’au Québec cette situation est dénoncée depuis des mois par des milliers de personnes qui descendent dans la rue et se font entendre par de nouveaux moyens. L’État, disent-elles, doit régler sa politique de l’éducation. Il doit, dans un cadre éducatif, envisager des perspectives plus larges et résolument ouvertes sur le savoir.


Pour ces gens, la Révolution tranquille n’était pas un point d’arrivée, mais un simple point de départ.


Comment se fait-il qu’aujourd’hui les bibliothèques scolaires demeurent aussi pauvres ? Pourquoi les Québécois ignorent-ils globalement leur littérature ? Qu’est-ce qui fait que des individus qui ne savent à peu près ni lire ni écrire nous entretiennent aujourd’hui de productivité et de croissance comme s’il s’agissait des mamelles de l’humanité ? Notre société a perdu le nord.


Au Devoir, le maintien d’un cahier littéraire solide au milieu de l’ensemble de nos pages dédiées à la culture s’inscrit dans une volonté ferme de voir une véritable avancée sociale survenir.


Nous croyons à la place primordiale que prend la culture dans l’avenir d’une société.


À cet égard, nous sommes patients. Nous continuons d’avancer. Avec vous, lecteurs.

10 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 25 août 2012 10 h 49

    Point de vue

    Pas certaine de bien vous suivre.

    «Un adulte de la planète sur cinq est analphabète. Est-ce là pour autant un drame tel qu’on le croit le plus souvent ?»

    Mais la suite de l'article confirme que c'est bel et bien un drame.


    Et comme ça, juste pour se requinquer un peu, plutôt que de se rabattre les oreilles comme on dit avec le déprimant taux de décrochage des garçons («un garçon sur quatre en moyenne quitte l’école avant d’avoir obtenu le moindre diplôme»), pourquoi ne pas se flatter collectivement de la performance des filles qui, pour entrer «en masse» à l'université au grand désespoir de certains (le péril rose!), doivent bien s'être accrochées un peu?

    • Jean-François Lachance - Inscrit 29 août 2012 11 h 16

      Parce que madame Marcotte quand le quart d'un sexe ne termine même pas la grosse base éducative d'une société c'est-à-dire le secondaire, c'est un drame énorme. On s'entends comme il faut je ne voudrais pas revoir l'époque des filles qui abandonnent leurs études pour s'occuper des tâches domestiques à la maison, mais les gars qui abandonnent leurs études afin d'aller gagner un maigre salaire pour se payer son "char" monté et son nouveau téléphone intelligent je trouve pas cela mieux loin de là. En se faisant, notre société se prive d'un point de vue et ne peut fonctionner adéquatement (tout comme une société gérer que par des hommes ne fonctionnaient pas adéquatement). Les sociétés humaines les plus évolués se doivent d'encourager les deux sexes à parfaire au maximum leur parcours.

  • Monique Chartrand - Inscrite 25 août 2012 13 h 13

    Technologie et exclusion

    Et si l'écrit était une technologie qui exclue la moitié des gens en raison d'un fonctionnement cérébral différent. Les analphabètes, comme toutes les personnes susceptibles d'être exclues, vous diront que ce qui dérange c'est le mépris des autres.

    Ne pourrions-nous laisser l'usage de l'écrit à l'art, plutôt qu'au fonctionnement de société, et alors l'art oratoire pourrait donner accès à ces écrits de l'art. Combien de personnes doivent réussir à vaincre l'obstacle de l'écrit pour accéder à la cité, et peut-être un reflet du 50% qui ne votent pas (amélioration sensible du bulletin de vote cette année avec des photos des candidatEs).

    Et cet Internet, s'il était soutenu par un plan numérique digne de ce nom, donnerait accès à du visuel et de l'audio (si on avait de la haute vitesse du XXIe siècle pour tous / Internet Québec) ! Car les usages technocentrés des technologies qui ont le potentiel d'inclure ont leurs chemins de traverse : un portrait de l'inclusion numérique des personnes à faible niveau de littératie : http://www.communautique.qc.ca/reflexion-et-enjeux

    Un article intéressant également sur ce sujet : Démocratisation de la culture: le détournement du rêve : http://www.cvoyerleger.com/2011/06/democratisation

    • Joseph B. - Inscrit 26 août 2012 01 h 26

      Vous apportez un point intéressant et je suis en partie d'accord avec vous.

      Mais que faites-vous des gens qui ont de la difficulté à exprimer leur pensée oralement ? Et si (pour reprendre votre formulation en tout respect) l'art oratoire était une capacité qui exclue la moitié des gens en raison d'un fonctionnement cérébral différent ? Bien sûr, ces gens, s'ils savent lire, peuvent s'instruire et s'informer, avoir un regard critique mais ils ont de la difficulté à faire valoir leurs idées, leur point de vue en public et, dans une perspective plus quotidienne, à faire leur place pour, également, accéder d'une manière participative à la cité. Car selon moi (il s'agit d'une hypothèse et vous pourrez me contredire) nous vivons déjà dans des sociétés qui sont très axées sur les capacités orales. Comment trouver un emploi intéressant et valorisant en passant par le processus oral d'embauche, faire valoir ses opinions sociales et politiques devant un groupe, en débattre quand nos capacités orales sont réduites ? Bien souvent, malheureusement, (et cela indépendamment de leur réelle capacité intellectuelle globale), ce sont les gens qui s'expriment bien oralement qui font leur place et occupent des positions décisionnelles, influentes, et c'est alors celui qui parle le plus fort qui est entendu.

      Vous avez tout à fait raison, l'écrit comme technologie laisse place à de l'exclusion. Mais je voulais seulement préciser qu'à l'autre extrême, l'art oratoire aussi peut se vouloir exclusif. Les gens qui ont le plus de chance de participer activement à nos sociétés occidentales actuelles sont ceux qui savent à peut près maîtriser les deux. D’un point de vue plus positif, l’Internet, avec ses nombreux blogs et plateformes, a grandement contribué à donner une voix aux gens qui s’expriment moins bien oralement, tout comme la télévision, du moins dans son essence, avait été bénéfique pour informer les gens qui éprouvent de la difficulté à lire. Bien entendu, ces deux médiums n’ont pa

    • s leroy - Inscrite 26 août 2012 16 h 13

      Oui, la langue parlée est la première chose que l'on apprend, et permet de fonctionner dans une société courante. Mais maîtriser la langue écrite, c'est être capable d'atteindre un niveau de compréhension et d'expression supérieures. Certes, il y a une différence entre être capable de lire et d'écrire. Être capable de lire, tout simplement, c'est offrir un outil de base à l'être humain pour étendre ses connaissances de façon quasiment infinie. C'est certes une technologie, mais une technologie de base, accessible à tous, qu'on ait internet ou pas. Il est sans doute vrai que certaines personnes ont des prédispositions dans la maîtrise de la langue, mais par contre, notre cerveau, lui, est fait pour s'adapter et évoluer.

      Ce que vous semblez suggérer, c'est de laisser la maîtrise de la langue écrite à une sorte d'élite. Et de laisser le reste de la société en dépendre dans sa compréhension du monde d'orateurs ou de robots, conçus par ces mêmes élites qui elles savent lire et écrire.

      Vous savez quoi ? Ça me fait penser au Moyen-Âge et à la messe en latin. Au temps où la connaissance était réservée à une élite religieuse, qui "faisait" ses propres vérités et les imposait au brave peuple.

      La maîtrise de la langue écrite n'est pas réservée à la Culture. La culture littéraire n'est pas uniquement une fin en soi. C'est un moyen d'améliorer vos horizons intellectuels.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 août 2012 15 h 10

    Un grand article

    Bravo !

  • Jacques Morissette - Inscrit 25 août 2012 21 h 14

    Quoi de plus dérangeant que quelqu'un à l'esprit revendicateur.

    Je cite: «La notion d’analphabétisme et l’inquiétude qu’elle suscite sont récentes. En fait, l’économie triomphante s’en est toujours fort bien accommodée, quoi qu’elle en dise. Et elle continue de le faire, malgré ses prétentions à soutenir le contraire.»

    Des gens trop instruits se laissent moins facilement manipulés. On peut même dire, à la limite, que ce genre de personne est comme du sable dans les rouages de l'économie triomphaliste. Quoi de plus dérangeant que quelqu'un à l'esprit revendicateur.

  • Éric Bouchard - Abonné 26 août 2012 10 h 15

    Enfin...

    L'été a été long, sans notre cahier Livres. Merci de prendre la peine de rappeler son importance.

    Autrement, il est déjà loin le Rapport Parent... À quand des états généraux sur l'éducation ?