Marie-Claire Blais publiera un essai sur la désobéissance


	«Les descriptions viennent de la réalité. Il n’y a rien que nous ne sachions inventer», précise Marie-Claire Blais sur sa façon d’écrire.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
«Les descriptions viennent de la réalité. Il n’y a rien que nous ne sachions inventer», précise Marie-Claire Blais sur sa façon d’écrire.

Elle a été, elle est et restera le premier auteur québécois à avoir empoché, en 1966, le prestigieux prix Médicis, avec son désormais classique Une saison dans la vie d’Emmanuel (Boréal Compact). Depuis son premier roman, La belle bête, elle construit, livre à livre, son oeuvre d’écrivain. De passage à Montréal il y a quelques semaines, délaissant les États-Unis où elle habite désormais, Marie-Claire Blais a parlé écriture au Devoir, autour d’une eau pétillante, un après-midi d’été.

C’est pour discuter de son plus récent roman, Le jeune homme sans avenir, sorti au printemps, que Marie-Claire Blais nous accueille, dans le hall de son fétiche et rococo hôtel de la Montagne. Le livre est le sixième de la série entamée dès 1995 par Soifs. La suite devrait se déployer sur encore quelques tomes.

« C’est un travail de longue haleine, précise la frêle écrivaine, de sa voix et de sa diction limpides. J’avais fixé une trilogie, mais on ne va pas loin avec une trilogie, et il fallait vraiment un long volume. Dans ma tête, il y aura neuf ou dix livres en tout. Ce qui compte n’est pas le nombre, bien sûr, mais d’arriver à expliquer, à exprimer notre vie contemporaine, nos idées. »
 

Le roman, comme les précédents, est polyphonique. L’écriture tisse les voix, les pensées, les soliloques et les gestes d’un éventail de personnages, dans de longues phrases dont le souffle peut courir sur une dizaine de pages. Car « c’est d’abord l’attachement aux personnages qui me conduit, indique l’auteure. Dans Le jeune homme sans avenir, c’est la qualité, la richesse des personnages, de ces jeunes gens dans la rue, qui ont un monde intérieur si riche et sont si pauvres, que personne ne voit et ne remarque. De là, je vois la musique de chacun. Chacun a une voix différente. L’idée est de les faire parler comme ils parlent, pas avec ma propre voix. La phrase, à partir de soi, dans ces livres-là, veut inclure plusieurs, plusieurs vies. On est dans le monde de Yin et ses night-clubs, et en même temps on est dans le monde de quelqu’un de très sophistiqué, Adrien, qui flotte dans le mental et n’ira jamais dans un club ; ce sont des mondes inaccessibles les uns aux autres ; et dans celui de sa femme, totalement bourgeoise ; et dans la pauvreté de Kim et de Fleur qui passe le chapeau au bord du trottoir. On passe de l’un à l’autre. Il faut que ça soit très concis, très clair. En fait, il faut que ce soit transparent. »


Aucun de ses personnages - souvent des artistes, un peu ou beaucoup - n’est conformiste. Ni confortablement installé dans sa vie. « Chacun d’entre nous, chaque être vivant est tenaillé par une question. Ce n’est pas normal si ce n’est pas le cas. Ils ont tous, les personnages, un problème à régler, comme nous tous. » Et ils sont minés, intimement, par les inquiétudes sociales ou environnementales.


C’est donc une symphonie humaine et humaniste que Blais compose, ramenant ses personnages d’un tome à l’autre, sous un autre angle, cumulant au fil des pages, presque de façon concentrique, les protagonistes. « On vit dans un monde très tumultueux, plein à la fois de joie et de peine ; il y a tellement d’événements, une confusion d’événements, que d’éclaircir tout ça pour donner le pouls… c’est complexe. C’est un peu ça, l’idée : donner la pulsation de ce que nous vivons aujourd’hui, d’un point de vue de romancière, de poète. Il faut la poésie ; c’est essentiel pour que ça devienne lumineux. La poésie est essentielle pour décrire la complexité de notre temps. » Il faut, lecteur, s’accrocher, suivre, patienter, passer dans ce matériau composite en textures.

 

S’inspirer de la réalité


Pour écrire, l’auteure, d’abord, tend l’oreille, récolte ainsi. « Les descriptions viennent de la réalité. Il n’y a rien que nous ne sachions inventer. Nous ne savons que prendre ce qui est là. La réalité, c’est que l’humanité est une seule personne. Il y a une diffusion, surtout dans le monde global dans lequel nous vivons. Tout se mêle : les riches, les pauvres, les différences sexuelles. Il y a une unité qui n’a peut-être jamais existé auparavant, qui devrait nous donner un désir de réconciliation ; encore que c’est plutôt le contraire, l’hostilité. »


Elle lit beaucoup, aussi, surtout des auteurs américains, considère l’exercice comme « un travail d’écrivain », et revient constamment à William Faulkner, William Styron, Flannery O’Connor, Virginia Woolfe. Comme membre de jury, pour les subventions et concours des conseils des arts, elle doit lire les textes de la relève. « On a de beaux premiers romans, mais avec des difficultés avec l’écriture. On sent la rapidité. La qualité littéraire est ce qu’on recherche le moins de nos jours, je dirais. Je pense à Gabrielle Roy, jeune auteure : son premier livre est tout de suite éblouissant par l’écriture. Anne Hébert : tout de suite éblouissant par l’écriture. Woolf aussi. On sent la négligence de l’écriture aujourd’hui, le désir d’aller vite, de ne pas traduire la profondeur, de moins s’intéresser à la qualité littéraire. Vrai que c’est une exigence très grande que de s’enfermer pendant des mois. »


Elle-même a connu la fougue, frappant fort à vingt ans avec La belle bête. « J’ai commencé tellement jeune à écrire, je ne peux pas dire ce qui a le plus changé dans mon écriture, dit la septuagénaire.Le sourd dans la ville (1980), Visions d’Anna (1982) et Pierre (1986) commençaient à préparer le terrain pour Soifs. Dans Le sourd dans la ville, on a toute une ville qui vibre, beaucoup de personnages, le regard s’arrête sur deux ou trois de ceux-là, mais on sent qu’il y a beaucoup, beaucoup de monde.» Et malgré le temps, l’expérience, «quand on écrit des livres, on est toujours dans le doute», ajoutera-t-elle.


En attendant de replonger dans ses Soifs, Marie-Claire Blais planche sur un petit essai sur la désobéissance, liée pour elle « aux années 1965, à la vie militante américaine, puisque j’étais là, je l’ai vu, je l’ai connu. Je reviens beaucoup à la révolution tourmentée mais non violente de Martin Luther King. On ne serait pas où nous sommes maintenant sans ces jeunes qui ont lutté contre la ségrégation raciale, qui ont désobéi. Ces révoltes ont changé le monde, l’univers, et je crois que cette révolution fait partie des révolutions suivantes, qu’elles sont toutes parallèles - la révolution féministe, entre autres. Toutes les révolutions ont la même source : les droits de la personne », dit celle qui a fait son art de la dissection de l’humanité.

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