Deux moineaux dans la main

Tess et Jude, la nouvelle incarnation du couple déjanté à la manière de François Blais, sont des modèles d’oisiveté et de « tourisme en pantoufles ». Elle travaille dans un Subway de Grand-Mère, il attend patiemment ses chèques d’aide sociale. À leur manière, ce sont des résistants. Et lucides avec ça : « Tout ce qu’on est, on l’est juste un petit peu. »

Les deux trentenaires habitent ensemble et tous les deux sont accrocs à Google Maps, fascinés par la toponymie de l’Amérique du Nord. De Grand-Mère, bien sûr, jusqu’à Boring, Oregon, ou Dirty Butter Creek en Oklahoma, ils écument le Web en cherchant, comme on dit, la petite bête.


À l’évidence, tout cela leur convient parfaitement, jusqu’au jour où l’illumination les frappe (peut-être aussi sont-ils un peu malheureux, croit Jude) et devient aussitôt une lubie : se rendre en chair et en os à Bird-in-Hand, une bourgade de Pennsylvanie qui les fascine sans raison.


Tess, la narratrice principale du sixième roman de François Blais, parle pour deux (elle parle en effet beaucoup et le plus souvent au nom de Jude) et prend en charge les considérations plus pragmatiques. Du genre : comment trouver l’argent pour faire le voyage ? Vendre un rein sur le marché noir ? Ouvrir un salon de massage ?


Mieux : essayer d’obtenir une bourse d’écriture en utilisant comme prête-nom un auteur reconnu de « schnoute expérimentale », amoureux de Tess et client assidu du fast-food où elle travaille. Ce sera « l’idée du siècle ». Tout le roman est le récit de ce voyage appréhendé (intitulé Document 1 par le traitement de texte de leur ordinateur), de l’immobilité à l’idée jusqu’à son éventuelle réalisation.


Reste à apprendre à écrire. Un détail. À ce chapitre, nos deux moineaux pourront bénéficier des Conseils à un jeune romancier de Marc Fisher, improbable auteur de best-sellers internationaux qui s’est parachuté gourou de la réussite tous azimuts et de l’écriture efficace. Une rencontre littéraire, une vraie, pour Tess qui ne s’y trompe pas : « Quelque chose me disait que je venais de trouver mon Yoda. »


Ni frère et soeur, ni amoureux, avatars ducharmiens inspirés des Nicole et André de L’hiver de force, Tess et Jude, oui, ont des airs de déjà lu. C’est le gimmick de François Blais, qu’il déployait notamment dans Nous autres ça compte pas (L’Instant même, 2007) et Le vengeur masqué contre les hommes-perchaudes de la Lune (Hurtubise HMH, 2008).


Avec ses personnages autosuffisants et cyniques, son feu d’artifice de digressions gratuites qui carburent à l’érudition 2.0, son suspense léger, inutile de souligner que l’ironie suinte de partout dans Document 1, et en particulier, on le devine, lorsqu’il est question d’écriture et de conseils d’écriture.


Plume vive et fluide, un peu graphomane sur les bords, François Blais semble néanmoins réécrire une fois encore le même livre. Pour le bonheur, on l’espère, des lecteurs qui aiment cet univers et consentent à refaire avec lui un chemin déjà fréquenté. S’envoleront, s’envoleront pas ?