Révolution du sous-entendu

En 1909, à Montréal, un célibataire de 28 ans fustige, devant la veuve de 30 ans d’un ami, la coutume de porter le deuil au lieu de se montrer, dès les obsèques, « dans une somptueuse toilette écarlate ». Indignée, elle s’écrie : « Vous êtes un sacrilège ambulant !….» Mais vite leurs fauteuils se rapprochent… Comme l’illustre ce sketch de 1912 de Rodolphe Girard, le Québec ne rate pas le train de l’instantanéité du drame moderne.


Lucie Robert, historienne de la littérature, a si bien saisi l’émergence de la brièveté dramatique en Europe pendant le dernier quart du XIXe siècle chez Shaw, Courteline, Strindberg ou Tchekhov qu’elle n’a que mieux apprécié les tentatives québécoises de correspondre tardivement à cette évolution de la sensibilité. Son anthologie Apprivoiser la modernité théâtrale, consacrée à « la pièce en un acte de la Belle Époque à la Crise», le prouve.


En plus d’une oeuvre de Rodolphe Girard, surtout connu pour son roman grivois Marie Calumet (1904), objet d’un scandale, elle a exhumé des saynètes de 11 autres dramaturges occasionnels qui, de 1902 à 1931, saisirent, comme elle l’expose de façon évocatrice, « la brièveté de ce moment où l’individu doit faire face à son destin ». Tout au début du siècle, à Montréal, l’homme de lettres Louvigny de Montigny donna le ton en mettant en scène un jeune homme qui se moque du romanesque « Je vous aime ».


À la plage de Vaudreuil, devant une jeune fille qu’il connaît à peine, le personnage explique : « De la formule, toujours de la formule ; comme s’il fallait déclarer “ Il fait beau ” pour jouir d’une belle journée… » Choisir une femme parmi d’autres, en prononçant le mot magique, n’est-ce pas « presque un verdict d’enchère ? », argumente-t-il avec cynisme.


Outrée par une telle froideur, la jeune fille répond : « Je vous pardonnerai peut-être si vous me promettez de croire dorénavant celles qui vous diront… » Il poursuit : «… que vous m’aimez “ un peu ” ? » Elle le corrige : « Beaucoup. » La pièce se termine là. Tout est dit. Quelques secondes suffisent, même dans un Québec pratiquant encore de façon maladroite l’art nouveau.


Le choc esthétique, Lucie Robert a le flair d’en percevoir la portée extrême chez nous dans une « féerie » (1924), d’Antonio Desjardins, poète méconnu qu’elle range parmi les symbolistes. Des objets inanimés y parlent d’êtres en chair et en os qui, eux, sont absents !


L’horloge, la table, le tapis, « le silence qui rôde », tant d’autres choses expriment le désarroi devant une lettre qu’une épouse et qu’une mère viennent de lire. Les objets se disent : « Lui, l’époux, le fils, notre dieu, / Il est mort… » À la place des personnes, ils étouffent.


Aussi indirect, le drame ne peut être que plus prenant. Sans effort, sans bruit, une révolution, même timide, rend désuètes les pièces lentes et verbeuses d’autrefois : la révolution théâtrale du sous-entendu.


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