Entretien avec Luis Sepúlveda - Chili, 30 ans plus tard

Luis Sepúlveda ne veut ni oublier ni pardonner. Il y a 30 ans, le 11 septembre 1973, son univers, ainsi que celui de tant d'autres Chiliens, a basculé avec le renversement et le suicide (ou l'assassinat) de Salvador Allende, président et chef de l'Unité populaire, qui avait pris le pouvoir démocratiquement. Étudiant, Sepúlveda avait été, sous Allende, «représentant de l'État chilien» auprès de la COAFRUT, une usine de déshydratation de fruits. En 1979, il sera arrêté et torturé par le régime de Pinochet. Emprisonné pendant deux ans et demi, on le contraindra ensuite à l'exil.

À l'autre bout du fil, Sepúlveda parle rapidement en espagnol et répond sans hésitation à mes questions. Une amie journaliste, Alexandra Szacka, qui s'exprime parfaitement dans la langue de Cervantès — et qui vient de boucler un reportage remarquable sur L'Autre 11 septembre *—, traduit mes questions et les réponses de l'écrivain.

Sepúlveda est surtout connu pour Le vieil homme qui lisait des romans d'amour, roman qui a été traduit dans 35 langues. Il vit maintenant en Espagne, où il a fondé le Salon du livre ibéro-américain de Gijón, mais dit retourner au Chili quand il veut. La Folie de Pinochet est un recueil de textes parus en 1998 — au moment de l'arrestation du vieux militaire — dans la Repubblica en Italie, dans El País en Espagne, dans Le Monde en France et dans TAZ en Allemagne. L'écrivain y exprime notamment la joie que lui procure cette arrestation du «satrape» de Santiago. Il dit son dégoût que lui inspirent les excuses invoquées pour ne pas juger le général: on dit le vieillard inapte à subir son procès pour cause de «démence vasculaire légère». «Pinochet est-il fou? écrit Sepúlveda. Au Chili, personne ne le croit, pas même ses plus fidèles partisans. [...] Au restaurant, lorsqu'un client, avant de commander de l'excellente viande chilienne, demande s'il n'y a pas des cas de vaches folles dans le pays, on lui répond: "Non, nous avons seulement des vaches atteintes de démence vasculaire légère".»

Merci Pinochet ?

La haine à l'endroit de Pinochet se comprend aisément. Son visage sinistre, ses uniformes militaires d'opérette, crypto-nazis. Mais surtout ses mains, maculées du sang de tant d'hommes et de femmes disparus, corps lancés par les bourreaux dans le Pacifique sud, du haut d'avions. Malgré l'horreur, certains insistent: on devrait dire «Merci Pinochet» (selon le titre de l'article de Michel Faure dans L'Actualité du 1er septembre 2003), puisque le dictateur aurait préparé le «miracle chilien», qui a fait du Chili un des pays les plus prospères de l'Amérique latine.

Pas si simple! répond Sepúlveda. L'expérience économique néolibérale de Pinochet n'est pas la seule source du «miracle». Et elle a été sauvage: «La dictature a aboli toutes les conquêtes des travailleurs.» Aujourd'hui, note l'écrivain, il n'y a pas dans ce pays ce qu'on appelle ici les normes du travail. «L'obsession est la flexibilité.» Le miracle chilien, ce fut, raconte-t-il, l'enrichissement de quelques-uns seulement, ce qui «s'est traduit par un appauvrissement d'une couche très majoritaire de la population». Bref, cela a engendré «un recul social culturel et politique», l'instauration d'un «darwinisme économique». «Au Chili, celui qui est malade et sans le sou meurt carrément. Car il faut payer le médecin avant d'être soigné. Les pauvres ne peuvent pas non plus envoyer leurs enfants à l'école puisque l'éducation a pratiquement été privatisée. Ce pays s'est mué en une grande entreprise.» En fait, il y a deux pays, précise Sepúlveda: «D'un côté, les bénéficiaires des réformes économiques et de l'autre, la grande majorité, qui souffre des impacts de ce même système.» Il avance par exemple qu'au Chili, en 1973, l'espérance de vie était de 65 ans, mais qu'elle est aujourd'hui de 55 ans. «Voilà la preuve de la réussite économique de ce modèle», ironise-t-il avant d'ajouter: «C'est une création criminelle et ses responsables doivent être amenés devant la justice.»

Oubli ?

Et l'oubli, le pardon? La célèbre phrase d'Ernest Renan, «L'oubli et je dirais même l'erreur sont un facteur essentiel de la création d'une nation», ne s'applique-t-elle pas ici? «Je me souviens», d'accord, mais peut-on continuer de vivre si la mémoire devient rancune, ressentiment? Certains, comme le journaliste Jean Daniel, ont soulevé un paradoxe dans cette affaire: le juge Baltasar Garzón, qui a fait arrêter Pinochet et qui a presque réussi à le faire juger, ne vient-il pas d'un pays, l'Espagne, qui a en partie opté pour une forme d'amnésie face à son époque franquiste? La question ne plaît pas à l'écrivain. D'abord, les situations des deux pays ne peuvent selon lui se comparer: «Il n'y avait pas de guerre civile au Chili, alors que c'était le cas en Espagne.» De plus, Luis Sepúlveda n'est pas d'accord pour dire que l'Espagne a choisi de taire à jamais son passé. «Les Espagnols, de plus en plus, revisitent cette mémoire enfouie, par exemple en récupérant les corps des républicains qui sont tombés sous la dictature.» Il ajoute qu'au Chili, «il y a eu un crime d'État, sans compter que tant les victimes que les criminels sont encore vivants. L'oubli serait inique. Justice doit être faite».

Homme de gauche, Sepúlveda en a contre la mondialisation actuelle, strictement «au service du capital». Celle qu'il souhaite impliquerait une universalisation du droit pénal. «Pinochet n'a pas pu être jugé parce qu'il n'existe pas vraiment de tribunal pénal international. Et pourquoi donc? Parce que les États-Unis sont les grands ennemis de cette idée. Si on devait faire un procès à Pinochet, il faudrait aussi juger les responsables directs du coup d'État au Chili, et ceux-là s'appellent Henry Kissinger et la politique étrangère des États-Unis.» Nous avons besoin, dit-il, de mondialiser «la justice et le droit d'avoir une existence digne».

Que faire maintenant? Et si, comme certains le réclament à l'occasion du 30e anniversaire du coup d'État, on abolissait la fameuse Loi d'amnistie, votée par Pinochet pour protéger les criminels de son régime? Loi qui contraint ceux qui luttent pour la justice à passer par l'Argentine, par exemple, pour épingler les assassins présumés du général Carlos Prats (lequel a péri en 1974 à Buenos Aires dans un attentat à la voiture piégée). Luis Sepúlveda considère comme hautement improbable la révocation de cette loi. Sans compter que ce ne serait de toute façon pas suffisant. «Ce qu'il faut, c'est changer la Constitution, car c'est Pinochet qui l'a mise en place. Depuis 13 ans, la démocratie est revenue au Chili, mais la Constitution est la même que sous la dictature. Ce sont les mêmes lois tyranniques. J'ai une relation très spéciale avec les dirigeants actuels. Ils sont responsables du fait que l'on maintient cette situation totalement anormale.»

Que faire, donc? Continuer de demander justice, dit Sepúlveda en répétant la devise du comte de Monte Christo, qu'il a fait sienne: «Ni oubli ni pardon!»

arobitaille@sympatico.ca

LA FOLIE DE PINOCHET

Luis Sepúlveda

Traduit de l'espagnol

par François Gaudry

Métaillé

Paris, 2003, 120 pages

* Notez que L'Autre 11 septembre, documentaire de la journaliste Alexandra Szacka réalisé par Nicole Tremblay, sera rediffusé à RDI dimanche à 20h ainsi que lundi à 13h. Il fera aussi l'objet d'un débat le jeudi 11 septembre à 12h30 à l'émission Place publique, à Radio-Canada.