Lectures d’été - Fruit de la passion, grenade et triple sec

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	<em>Dans la route, de </em>Maryline Desbiolles</p>
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Dans la route, de Maryline Desbiolles

Quelle est cette magie qui vous happe, lecteur d’inconnu ? Pour l’écrivain, c’est l’affaire d’une énigme qu’il a résolue et d’un souffle qui chasse les apparences. Voici trois livres qui ont du panache : Michel Chaillou et Maryline Desbiolles choisissent de raconter le vrai, François Weyergans romance. Bonne lecture d’été !

Quels styles ! Doué, Chaillou écrit avec des affects aux couleurs variées. Desbiolles s’enfonce dans une langue liquide. Weyergans batifole à l’étourdie.


Le premier raconte un épisode douloureux lié à sa mère : son « commerce avec l’ennemi » durant la guerre. La seconde observe ses voisins devant le chantier d’un rond-point. Le troisième bâtit un pont d’amour entre un alter ego et une jeune Québécoise, hommage imprévu à la jeunesse en marche.


Une tache ineffaçable


On est à Nantes, en 1945. L’auteur a entre 9 et 15 ans. De sa mémoire bouleversée, il raconte l’Occupation, un désarroi d’adolescent, une honte secrète d’homme. Dévoilant les faits intimes, cet écrivain formidable, célèbre pour ses longues marches racontées, passe de sa tristesse à l’oubli, avec une riche précision campant le théâtre de fines perceptions. Si le temps a passé, l’indulgence n’efface pas une colère nuancée.


Cet ouvrage original et magnifique sur l’enfance, l’école, la guerre en Bretagne et l’histoire grande ou petite, donnerait matière à un film si ce n’était déjà un récit talentueux. Dans cette maison réquisitionnée, le temps intérieur a requis le baume de l’écriture, qui plonge dans les angoisses incorporées d’un enfant jeté dans la vie par des parents trop jeunes. La mémoire rassemblée fait un plan superbe, qui répare le morcellement intérieur lié à un drame à la fois collectif et personnel.


Mémoire d’un carrefour


Au début de Dans la route, Maryline Desbiolles se tient à La Fontaine de Jarrier, devant un carrefour poussiéreux où on construit une route. C’est là précisément qu’elle écrit, dans cet arrière-pays de Nice. Elle y connaît ses voisins, et son lecteur aussi, car les voici de retour, face à un gros chantier mordant le paysage.


Ces 150 mètres de route, au-delà de la décision nationale qui trouble l’équilibre, font une métaphore de l’écriture. Le bruit, les hommes nouveaux, les lois du travail souvent iniques, les pensées des témoins, les traces de l’histoire, tout y est vu de près, concrètement. Des incidents surviennent, qui ouvrent un autre chantier, celui de l’histoire locale : ce lieudit fut naguère un coupe-gorge, et certaines marques apparaissent.


En écoutant ses voisins loufoques, Desbiolles grossit un petit peuple aimable et désolé. Les portraits s’enchaînent : Anchise, la Thomas, Sasso. Disputes, effondrements, réactions au chantier, tout tourne autour de ce rond-point banal, la source confisquée comme le guet-apens ancien, les meurtres et une exécution repoussante. Les anecdotes convergent autour du mal fait au paysage, du « saccage ». Desbiolles est la scribe de cette dureté.


Au bord de ce ruban d’« enrobé », où se boucle le temps, la mémoire violente voit un pont minuscule en ce bout de route, lien entre l’inoubliable et ce que la route, c’est- à-dire la circulation rapide, invite à quitter.

 

Passion québécoise


Royal Romance de Weyergans est un hymne à Justine, comédienne québécoise romancée, et à Daniel, un écrivain un peu rassis, qui vit à Paris. Ils se sont connus et aimés à Montréal, où l’auteur a vécu plusieurs mois. Séparés, ils s’envoient des SMS, des cassettes, se rencontrent encore, et la passion évolue sous le portrait d’une jeune femme généreuse, en prise sur la vie présente, et de cet homme engoncé dans sa carapace, plus qu’adapté à son temps.


Weyergans décrit ce qu’il connaît bien. Sans rien concéder au côté Harlequin de son titre, celui d’un cocktail, nous dit-il, il verse sa sympathie du côté de la jeune fille, lui prédisant toutefois ce drame que le hasard finit par provoquer. On y lira à la fois une autofiction critique et le pessimisme de Weyergans, et beaucoup de virtualité. Sa lenteur à écrire ce livre - plusieurs années - débouche sur un rêve halluciné. À l’esprit volage, il trouve une leçon qui l’invite à raconter ce qui ne se peut pas, comment et pourquoi y croire.

 

Collaboratrice

***

1945

Michel Chaillou

La Différence

Paris, 2012
255 pages

 

Dans la route

Maryline Desbiolles

Le Seuil

Paris, 2012
135 pages

 

Royal Romance

François Weyergans

Julliard

Paris, 2012
207 pages