Quand le livre rare a la cote


	Dans la foulée de sa récente vente à 30 000$ à Vancouver, plusieurs exemplaires de Refus global sont sortis de l’ombre.
Photo: Collections Lacombe
Dans la foulée de sa récente vente à 30 000$ à Vancouver, plusieurs exemplaires de Refus global sont sortis de l’ombre.

« Je me suis rendu compte qu’il y avait de magnifiques documents du Québec et du Canada qui sont dispersés partout », explique l’ex-employé de la Bibliothèque nationale de France, installé au Québec depuis quelques années. Il cite le cas désolant du texte fondateur du Canada, le manuscrit de la Relation originale du voyage de Jacques Cartier au Canada en 1534, vendu il y a deux ans à Bill Gates pour 300 000 $.


« Les institutions publiques n’ont pas les moyens de payer certains documents très précieux qui font partie du savoir et de l’histoire d’ici. » Et les coupes récents à Bibliothèque et Archives du Canada n’augurent rien de bon.


Sa toute jeune compagnie, Collections Lacombe, propose donc aux entreprises d’ici d’investir dans les documents manuscrits, livres d’art ou livres rares écrits depuis ou à propos du Québec et du Canada. Il se charge de leur bâtir une collection en lien avec leurs activités, de la mettre en valeur et éventuellement d’assurer leur revente à moyen terme.


Un traité sur l’exploration minière écrit par un jésuite au XIXe siècle ? Idéal pour la bibliothèque d’une compagnie comme Alcan Rio Tinto, cite-t-il comme exemple.


« C’est un placement à la fois sûr et rentable, et en même temps, ce placement est éthique parce qu’il vise la sauvegarde du patrimoine canadien, explique-t-il. Il croit que la déduction fiscale liée à l’achat d’oeuvres d’art devrait s’appliquer aussi à l’achat des bouquins rares. Et rappelle que le Québec n’a pas connu encore son boom dans le domaine, le prix des documents restant souvent en deçà de leur valeur réelle.


Son modèle d’inspiration ? L’entreprise française Aristophil, même s’il reste modeste devant cette grosse machine qui offre des investissements et placements en manuscrits depuis 20 ans.


Si le livre rare est souvent ancien — les incunables en tête —, ce n’est pas une règle. En témoignent les ouvrages de collection signés Ferrari, les livres d’art ou la première édition des aventures de Harry Potter. Ce marché bibliophile d’exception, plus répandu en Europe, reste limité au Québec à une poignée de libraires spécialisés, de collectionneurs et d’institutions.


Seule entreprise du genre au pays, Collections Lacombe fait donc figure d’ovni dans le paysage. Un ovni assez intrigant pour que la Banque de développement du Canada soutienne sa démarche.


Depuis quelques années, une série d’articles relaient la plus-value importante de certains livres rares (jusqu’à 4000 % à long terme). En 2008, le magazine L’Express qualifiait même le domaine d’« eldorado » pour les investisseurs échaudés par la crise économique souhaitant diversifier leurs placements.


Peu avant paraissait une étude menée par la Banque Lazard pour le compte de la prestigieuse librairie Sourget de Chartres, qui comparait la cote des bouquins collectibles à celle du Dow Jones, de l’immobilier et de l’or. Comme l’art, le livre rare tient lieu de valeur refuge, à l’abri des dégringolades boursières, y conclut-on.


Une tendance qui s’est accentuée depuis l’avènement d’Internet. L’outil numérique a d’abord détrôné le livre. Puis — effet de rareté ? — « le livre s’est mis à être valorisé comme un objet fétiche », note M. Lacombe.

 

Dents de scie


« Chaque fois que la Bourse capote, on le sent, on a ce genre de bons clients qui demandent : « Qu’est-ce que tu as de plus cher ici ? », corrobore le libraire spécialisé dans l’édition rare François Côté. Quand j’ai une pièce exceptionnelle [pour moi, ça veut dire 2000 $, par exemple], je la vends tout de suite. »


Il tempère toutefois rapidement : « Les courbes de vente sont en dents de scie. C’est un marché à plusieurs facettes », nuance-t-il, mi-curieux mi-sceptique face à la démarche de Christian Lacombe.


Le cas du manifeste Refus global est patent, selon lui : dans la foulée de sa récente vente à 30 000 $ à Vancouver, plusieurs exemplaires sont sortis de l’ombre, raconte-t-il. Et un document pareil, « il en sort un tous les dix ans », note le libraire.


Christian Lacombe n’entend toutefois pas miser sur les documents vedettes. Même un manuscrit d’une Manitobaine ordinaire du xixe siècle décrivant son quotidien ne pourra que prendre de la valeur, selon lui. Et inclus dans la bibliothèque d’une compagnie, « c’est une valeur ajoutée à l’entreprise et une façon de mettre en valeur le patrimoine documentaire d’ici. » Afin qu’on y porte un peu plus attention et qu’on ne laisse plus sortir nos trésors aussi facilement.

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Quelques livres rares sur le marché


- Refus global, de Paul-Émile Borduas, publié à 400 exemplaires chez Mythra Mythe, à Montréal, en 1948.


« Rares sont les exemplaires complets, avec le ruban. Les prix s’envolent… », dit M. Lacombe, qui en a vu un chez un libraire parisien à 500 euros en 2000, alors que le dernier exemplaire vendu s’envolait à 30 000 $ à Vancouver à Noël.


- Where Nests the Water Hen (La petite poule d’eau), de Gabrielle Roy, Harcourt, Brace and Company, New York, 1951. Première édition en anglais, signée par l’auteure. 1400 $.


- Carte de la Baye de chaleur dans le golfe du St. Laurent sur papier vergé en coffre, publié en 1776 à Paris chez LE ROUGE, George Louis (1722 - 1778), d’après J. N. Bellin (1703-1772). 4500 $.


« Il avait l’accès aux journaux officiels et aux croquis des cartes et plans des explorateurs. Et a su utiliser ces précieuses sources avec grand soin pour produire sans doute la cartographie la plus excellente de l’Amérique française disponible au XVIIIe siècle. »


- Flamand rose, de Jean-Jacques Audubon, planche tirée de The Birds of America, 1827-1838.


« C’est un ornithologue, un naturaliste et un peintre américain d’origine française, naturalisé en 1812, considéré comme le premier ornithologue du Nouveau Monde. Plusieurs rues du Québec portent son nom. » 120 000 $.


- Un des 600 exemplaires du premier tirage de Harry Potter and the Philosopher’s Stone (signé par l’auteure, J. K. Rowling), London, Bloomsbury, 1997. 37 000 $.

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