La mémoire refoulée de l’Algérie

Ce très court essai de l’historien français Benjamin Stora est un livre où se mêlent des souvenirs et des éléments historiques permettant de rappeler les principaux événements liés à la guerre d’Algérie, qui eut lieu entre 1954 et 1962.

Auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur cette guerre, Stora présente les origines du conflit et ses effets sur les populations algérienne et française. Au cours d’un dialogue avec un interlocuteur fictif, il montre les conditions d’extrême iniquité qui régnaient alors en Algérie, où les revenus entre Français et Algériens musulmans étaient sans commune mesure et où les enfants des derniers étaient rarement scolarisés. À la différence de la politique de l’apartheid en Afrique du Sud, la discrimination est systématisée en Algérie sans qu’elle s’inscrive toutefois dans les lois.


Au début du conflit, les Français refusent d’accorder à l’Algérie la moindre autonomie. L’Algérie est considérée comme une province de la France. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle François Mitterrand, ministre de l’Intérieur et garde des Sceaux dans le gouvernement de Pierre Mendes France, est un acteur important de la guerre. C’est lui qui signe les décrets d’exécution des militants algériens. En tout, la guerre mobilisera 1 500 000 jeunes français, soit la majorité des hommes nés entre 1932 et 1943. La guerre d’Indochine avait été menée par des militaires de carrière. Celle d’Algérie fut faite par des conscrits, ce qui aura un effet considérable pour la mémoire collective. Stora commente également le sort des harkis, les Algériens qui ont combattu aux côtés des Français et qui ont été complètement abandonnés par ces derniers une fois la guerre terminée.


Au moment de la « bataille d’Alger », racontée par le film célèbre de Gillo Pontecorvo, les cas de torture se multiplient, la police et les militaires ayant carte blanche pour traquer les résistants. Le grand classique d’Henri Alleg, La question, publié en 1958, offre un témoignage très éprouvant et fait connaître en Europe les méthodes de répression employées pour écraser l’insurrection.


La guerre aura aussi des effets considérables en France métropolitaine. Le 17 octobre 1961, à Paris, des milliers de manifestants sont chargés par les forces de l’ordre, dirigées par le tristement célèbre Maurice Papon. Les policiers n’hésitent pas à tirer à la mitraillette dans la foule et à jeter des militants dans la Seine. L’Organisation Armée secrète (OAS), dédiée à défendre l’Algérie française, va aussi se lancer dans une série d’attentats contre des intellectuels ou des hommes politiques favorables à l’émancipation du pays. L’OAS se fera encore plus violente après le référendum de 1962, où le peuple d’Algérie vote massivement en faveur de son indépendance.


Grâce à ce parcours succinct et toujours intelligent, Benjamin Stora expose toute l’importance d’un devoir de mémoire auquel s’est longtemps refusée la France, qui jusqu’à tout récemment refusait d’appeler la guerre d’Algérie par son nom, y voyant plutôt une simple opération de « maintien de l’ordre ». Contre l’oubli et contre une mémoire refoulée au profit d’un discours lénifiant, Stora a choisi de présenter une histoire sans concession. Un très beau livre, modèle du genre.


À noter également la réédition par les éditions de Minuit de sept ouvrages liés à la guerre d’Algérie. En plus du livre d’Henri Alleg, La question, on retrouve aussi celui de Pierre Vidal-Naquet, L’affaire Audin, et celui de Noël Favrelière, Le désert à l’aube.


 

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