Pour une histoire du mouvement ouvrier


	Au Québec, l’étude historique du mouvement ouvrier, et plus particulièrement du syndicalisme, a été un domaine privilégié dans les années 1970 et 1980. Mais de nos jours, en dehors des travaux de Jacques Rouillard, les études historiques se font rares.
Photo: Fonds Hydraulic Machinery, É?comusée du fier monde
Au Québec, l’étude historique du mouvement ouvrier, et plus particulièrement du syndicalisme, a été un domaine privilégié dans les années 1970 et 1980. Mais de nos jours, en dehors des travaux de Jacques Rouillard, les études historiques se font rares.
Questions d’histoire

Edward P. Thompson, décédé en 1993, a considérablement modifié le mode de narration propre à l’histoire des mouvements ouvriers, et ce, pour au moins deux raisons.
 
D’une part, il a débarrassé cette narration d’un déterminisme, plus exactement d’une vulgate marxiste où les classes étaient vues comme les produits d’une logique de l’histoire. Thompson insiste sur le rôle réel des « agents », c’est-à-dire des individus au sein du processus de formation de la classe ouvrière. Ceux-ci ne sont pas les acteurs passifs d’une force qui les dépasse. Comme le dit bien le philosophe Miguel Abensour dans sa préface, pour Thompson, « les classes ne luttent pas parce qu’elles existent, elles existent parce qu’elles luttent ». En d’autres termes, l’historien britannique se refuse à une réification de groupes sociaux qui aurait pour effet de paralyser l’analyse.
D’autre part, Thompson écrit contre un courant marxiste théorique dégagé des réalités propres aux démunis et aux humiliés. En ce sens, il est aux antipodes du marxisme d’un Althusser, par exemple. Le pauvre Thompson serait désolé devant le spectacle d’une gauche charmée par les niaiseries lacano-marxiste d’un Slavoj Zizek, où Sade et Lénine se retrouvent à philosopher dans le même boudoir.
 
Un des chapitres les plus connus et les plus intéressants du livre est celui consacré au luddisme. De quoi s’agit-il ? Au début du xixe siècle, des artisans tondeurs, tisserands et tricoteurs s’opposent aux patrons des manufactures qui préconisaient l’emploi de machines destinées à les remplacer. La réaction des « luddistes », qui forment une organisation protosyndicale clandestine, était d’appeler à la destruction de ces machines. Il s’agit de l’une des premières grandes répliques à ce qui fut la révolution industrielle du xixe siècle.

Vie et œuvre

Lui-même proche du prolétariat, Thompson enseigna une grande partie de sa vie à des jeunes ouvriers. Cela ne l’empêche pas de rompre avec le Parti communiste après l’invasion de la Hongrie en 1956 et de fonder une revue dissidente qui allait devenir la prestigieuse New Left Review, de laquelle il devra prendre peu à peu ses distances en raison de son intellectualisme et de son goût prononcé pour les abstractions théoriques au détriment de l’étude des réalités empiriques. En 1965, il devient directeur d’un important centre de recherche consacré à l’histoire sociale, mais il en démissionnera six ans plus tard en opposition à ce qu’il considère comme une inféodation de l’université aux intérêts des entreprises privées. Si on en juge d’après ce que sont devenues les universités britanniques, pour ne parler que de ces dernières, Thompson n’avait pas tort, pour employer un euphémisme.
 
Au Québec, l’étude historique du mouvement ouvrier, et plus particulièrement du syndicalisme, a été un domaine privilégié dans les années 1970 et 1980. Mais de nos jours, en dehors des travaux de Jacques Rouillard, les études historiques se font rares et les jeunes historiens du Québec portent leur regard sur la culture et les idées comme si elles étaient indépendantes de l’histoire des mouvements sociaux.

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