Dans l’ombre de Virginia

Il est probable que le nom d’Angelica Garnett vous est inconnu. À moins que vous ne soyez très au fait du milieu intellectuel britannique dont est issue Virginia Woolf. Appelé Bloomsbury, il réunissait un nombre de figures importantes de la première moitié du siècle dernier. Dans Trompeuse gentillesse, de nature purement autobiographique, l’auteure démythifiait, il y a quelques années, ce mouvement.

Angelica Garnett raconte comment sa mère, Vanessa Bell, soeur aînée de Virginia Woolf, lui a appris que son véritable père est le peintre Duncan Grant, avec qui elle a eu une longue liaison. Ce qui n’arrange rien, Grant a un amant, David Garnett, lequel deviendra le mari d’Angelica Garnett. Avouez qu’on peut y perdre son latin. Ou son anglais.


Le livre qui nous intéresse aujourd’hui, Vérités non dites, est un recueil de quatre nouvelles d’inégales longueurs qui, toutes, ont une saveur de vécu. La narratrice y fait constamment allusion aux premières années de sa vie ; sa narration accompagne la destinée des personnages jusqu’au grand âge. Compte tenu de l’année de parution en version originale de ces nouvelles, 2010, il n’y a donc rien d’étonnant. Il s’agit d’une sorte de recherche du temps perdu. Notons qu’Angelica Garnett est décédée le 4 mai dernier à l’aube de sa quatre-vingt-quatorzième année et qu’elle était également connue pour ses talents d’artiste-peintre.


Les spécialistes de cette période de la vie culturelle londonienne de l’époque visée, de même que les lecteurs de Woolf, auront cette supériorité sur nous, admirateurs distraits, de mieux connaître le terrain dans lequel évoluaient les acteurs que met en scène l’auteure. Il ne fait aucun doute qu’il y a des clés qui nous manquent pour élucider certains thèmes.


Il n’empêche qu’il est clair que les quatre figures enfantines que nous retrouvons dans les nouvelles représentent l’auteure. La part de la fiction et de l’autobiographie n’est jamais nette. C’est plutôt dans ce vague que réside l’intérêt que nous prenons à la lecture.


Angelica recrée un monde disparu avec une finesse exemplaire. Le portrait qu’elle nous livre d’une société cultivée est à la fois cruel et attachant. La dernière page du livre, qui clôt la nouvelle intitulée Amitié, contient cet aveu : « Vivant seule de nouveau, Helen était face à son propre reflet, et ce qu’elle voyait ne lui plaisait pas beaucoup… Elle remettait sans cesse en question son état d’esprit et sa personne ; pourtant, dans l’immédiat, il lui était impossible de fournir une réponse. »


N’est-ce pas pour cette raison que les écrivains écrivent ? Persuadés qu’il n’existe pas de réponses, ils persistent à se poser des questions. Il peut arriver, comme dans ces Vérités non dites, que le lecteur soit plus fasciné par la description d’une atmosphère, le déroulement d’une pensée, la justesse des dialogues que par la « vérité » recherchée.


Pour les lecteurs que la subtilité ne rebute pas.


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Collaborateur