Traduire Sophocle

Électre, montée par Wajdi Mouawad
Photo: Jean-Louis Fernandez Électre, montée par Wajdi Mouawad

Dans sa Poétique, Aristote nous dit que la tragédie commença par des fables courtes et un langage satirique, mais qu’elle se développa pour présenter ensuite une forme majestueuse. Tous ceux qui entreprennent de traduire Sophocle mesurent rapidement l’enjeu de ce langage de majesté, empreint du cérémonial du choeur et de la dignité de l’adresse. La superbe traduction que nous offre Robert Davreu pour le cycle Des femmes, que nous venons de voir dans la mise en scène de Wajdi Mouawad, se situe à la juste hauteur de cette exigence. Poète et traducteur émérite de littérature anglaise, Davreu a précisé les principes de son travail dans un opuscule qu’on peut lire comme un hommage à son métier. S’agissant de Sophocle, il ne saurait être question pour lui d’autre chose que de proposer une langue « tenue ». D’autres choix recueillent la préférence d’équipes centrées sur la déconstruction de l’oeuvre, les choix de Davreu sont ceux d’une langue ample et classique.

La décision de désarticuler les cycles en préférant aux thèmes mythologiques le destin commun de leurs héros permet de mettre en lumière la substance tragique de la langue elle-même. Ce premier cycle rassemble trois femmes qu’unit une même impossibilité : l’amour qui leur était promis leur est nié par un destin qu’explique le mythe. Déjanire (Les Trachiniennes) appartient encore au monde guerrier des héros de Mycènes et la trahison qui l’accable transforme toute sa plainte en un monologue de douleur. Antigone, malgré tout ce qui la rattache au cycle de Thèbes et au mythe d’Oedipe, est déjà l’héroïne de la conscience que la tradition a consacrée : sa langue est à la fois violente et sereine dans le consentement. Électre, enfin, qui nous arrive du monde d’Eschyle, est celle des trois dont la douleur connaîtra un terme, ce qui explique sans doute que son texte laisse entendre un espoir, qui explose dans la scène de reconnaissance.


Robert Davreu suit de très près le rythme de ces trois paroles, qu’il choisit de faire résonner sur un fond de désenchantement. Prenant le parti de rendre justice à l’étrangeté de cette présence du mythe dans le texte, il veut faire entendre le trésor perdu « à travers cela même qui nous est devenu étranger ». Sa traduction se distingue par une exceptionnelle clarté, une lumière qui lui vient de l’équilibre entre la prosodie des parties chorales et celle des répliques des protagonistes. Quand on lit, et quand on entend, pour ne donner qu’un exemple, sa traduction du premier stasimon d’Antigone, véritable sommet de la poésie grecque, on est en présence d’une alliance parfaite du mouvement du vers et de la description des choses. Cet hymne au génie humain, à ses « rets » et à ses « engins », exalte surtout la force politique de la raison : « Parole, pensée rapide comme le vent/Aspiration à créer des cités/Il s’est appris lui-même à créer tout cela… » Mais dans le dialogue avec Créon, figure de l’ordre et de la loi, ce génie politique est subverti par le recours à la force. C’est de la tension entre ces deux rythmes, celui de l’exaltation de l’hymne et celui du conflit dramatique, que naît la beauté de la forme tragique.


Liberté magnifique


Robert Davreu évoque le nombre de ses devanciers. Il faut rappeler qu’ils ne sont pas si nombreux et, si on fait exception du travail de Jean Bollack qui demeure incontournable, on en fait vite le tour. Quand on compare la traduction de Davreu à celle des hellénistes d’autres générations, on ne peut que reconnaître le mérite de la simplicité qu’il a privilégiée. Traduction de poète, certes, mais aussi traduction de philosophe, marquée au coin d’une attention à tout ce qui concerne la nécessité, le malheur, la responsabilité. Le lexique tragique franchit toutes les frontières de la poésie et de la philosophie ; nous devons à Karl Reinhardt de nous l’avoir montré et le texte de Robert Davreu se déplace avec une liberté magnifique de l’une à l’autre.


« Ô voix aimée, tu es enfin venue ! », s’écrie Électre alors qu’elle reconnaît son frère Oreste. Dans son roman sur la langue maternelle, l’écrivain grec Vassilis Alexakis raconte qu’à Épidaure l’actrice se tait pour cette réplique, laissant aux spectateurs la joie de la donner en partageant l’émotion du retour. Cette traduction nous offre quelque chose de cet accès reconnaissant à une langue purifiée, à une origine sublime, à juste distance d’un académisme emphatique et d’une familiarité déplacée. Sophocle peut-il être encore notre contemporain ? C’est le pari de Wajdi Mouawad, et on peut le remercier d’avoir fait appel à Robert Davreu pour ouvrir le chemin.


 

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