Pour insomnies fécondes et libérées au coeur de l’été

Le romancier Antoine Volodine
Photo: D. Gaillard Le romancier Antoine Volodine

On se délecte de cette imagination folle, des rebondissements chamaniques, des espaces toujours plus adolescents. Les angoisses réitérées par la répétition de l’histoire, ses joutes entre camps imaginaires, Volodine les brandit comme des glaives justiciers. Draeger, Bassmann nous avertissent que le pire, parce qu’il a eu lieu, est toujours devant. Avec ses danses et ses entrevoûtes primitives, Djennifer Goranidzé fait peur, fait rire, se repaît de ses défaites avec efficacité. Le clash ultraviolent et les rêves écrasés de l’humanité donnent un tableau noir, ironique et somptueux.


Sheridan Square, de Stéphane Héaume (Seuil), transporte son lecteur à New York, entre Sheridan Greenwood, mécène des arts, et Emily Stein, son amante, pris dans un flot cauchemardesque où la conscience du narrateur, Sheridan Square, se noie. On nage en permanence entre le réel et la fiction, dans les références new-yorkaises qui déferlent. L’art lyrique - le coeur du sujet se situe à l’opéra au MET - fait un arrière-plan plutôt rare en littérature. Ce roman d’amour mélo se double d’un polar touffu en milieu chromé.


Lire ce roman prenant, avec son rythme pour amateurs d’action, ferait un moment fort à vos nuits blanches. Sa langue est rauque, énergique. Il y a de la réalité dure, des personnages idéalistes, de la parodie, des fragments insérés comme des documents, un cocktail détonnant. Frénétique, bruyante avec ses tons mélangés, cette écriture pas très appliquée, orale, très cadencée, vous prend aux tripes. Mieux qu’un film noir !


Par-delà le Mékong, d’Éric Nonn (Seuil) est, à l’opposé, un récit minimaliste de voyage et de souvenirs, écrit de manière à vous laisser imaginer tout ce que les non-dits suggèrent. L’auteur est metteur en scène et cinéaste, il ne l’oublie pas en écrivant. Ainsi dépose-t-il ses images fugaces mais entêtantes, dans ce périple au Vietnam jusqu’au Laos.


Son personnage revient au pays de son enfance, où tout a changé, les autres comme lui-même. Des traces du passé, il ne reste rien, sauf des ruines mangées par la verdure, des statues effondrées. Toute la guerre, mais aussi la civilisation, a été avalée. Demeurent les noms, les visages entrevus, les désirs insatisfaits, Savannakhet, le Mékong, What Pu et ses grands temples.


On l’aura deviné, Duras plane en guide incontournable, enchanteresse du discours, plus présente que la jeune femme locale qui s’est offerte à l’Occidental. « Il n’y a pas d’ombre de soi dans la mer », dit le baigneur, complaisant envers lui-même et envers quelques clichés, jusque dans un bien-être qui ressemble à la mort. Une silhouette à la Hemingway, en décor, s’appuie au bar. L’homme du roman s’arrête à ses côtés, dans l’espoir que le temps va refluer. En vain. Lui-même trace désolante, acculé à l’histoire sans grandeur, incarne l’état infime et dérisoire qu’enseigne la réalité. Bien vu ! Une fois le livre refermé, quelque chose de troublant demeure.


Mauvais signe, de Bernard du Boucheron (Gallimard), mar-que un retour au flamboiement littéraire. Avec ses marins en proie au tumulte des passions, nous voici dans la coque d’un navire, où se joue un drame clos, une délirante audace menée par une femme à hommes, une coquette dans l’arène des bêtes masculines. Boucheron affectionne les aventures pour aventuriers ligotés au mât au milieu des sirènes, happés par leur chant de mort. C’est sulfureux, baroque, excessif, et riche de mille détails qui rendent l’air saturé comme l’océan l’est de sel.


Mai en automne, de Chantal Creusot (Zulma), un premier roman qui fait 390 pages, se signale comme une histoire simple et soignée. Voici une bluette reposante, après ces univers mâles dont on redemande. La qualité de ce roman tient au calme qu’il dégage, avec sa technique mesurée (et compassée), sa visée d’un tout autre rythme. On y suit quatre familles dans la vie provinciale du xxe siècle, en Normandie. Pure lecture d’été, facile et gentiment ennuyeuse.


Schasslamitt et autres contes palpitants, de Bérengère Cournut (avec des dessins de Donatien Mary), publié chez Attila et L’Oie de Cravan, est un petit livre de minuscules contes surréalistes, loufoques. Pour rêver, sourire, se déporter vers l’impossible et les ressources incompressibles de la psyché, ces éditeurs tranquillement associés partagent des refrains idiots, des rêves bizarres, des folies hypnotiques et joyeuses. Tout bon ! « À l’aube, la voix faiblira, les plaintes s’estomperont. » Dommage… L’agitation des romans décroît toujours avec le jour.


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