Confessions d’une fervente de l’invisible

La pérégrin chérubinique est une aventure théâtrale d’une grande intensité, mise en scène et interprétée par Pol Pelletier.
Photo: Serge Gauvin La pérégrin chérubinique est une aventure théâtrale d’une grande intensité, mise en scène et interprétée par Pol Pelletier.

En exergue à La pérégrin chérubinique, petite plaquette parue chez Leméac en 2000, on trouve cette citation du peintre et graveur Georges Rouault : « L’art est un merveilleux exutoire, il peut être une ardente confession ou une communion. » La lecture de la prose poétique dense, aux forts accents mystiques, de l’une de nos grandes écrivaines confirme que la littérature joue bien ici ces deux rôles. L’oeuvre témoigne à la fois de la reconnaissance d’un long péché d’aveuglement et de la découverte, aux contacts de grands illuminés, d’une autre dimension porteuse d’espoir.

Jovette Marchessault écrit en effet : « Tout en refusant de reconnaître les dons que le divin me prodiguait sans cesse, je continuais à en profiter. Me croyant riche en connaissance de toutes sortes, j’étais pauvre en discernement puisque je vivais dans une ignorance infinie de ce qui s’accomplit en nous et autour de nous, invisiblement. » Ça prend bien une exaltée comme Pol Pelletier, amazone splendide et entêtée, pour oser porter à la scène cette parole exigeante qui résonnera cette semaine entre les murs de l’ancienne église Sainte-Brigide dans le cadre du Festival TransAmériques.


« On préfère le visible à l’invisible, parce qu’on est dans le visible tout le temps ; on y est habitué et, ma foi du bon Dieu, c’est assez reposant ! », dit en riant la dramaturge et romancière, jointe chez elle à Danville, dans ses Cantons-de-l’Est chéris où elle réside depuis trente ans. « C’est un exercice épuisant que d’imaginer l’invisible, mais on finit par percevoir sa présence. Parce que j’y suis sensible, il me procure des moments de vie extraordinaires », confie la septuagénaire.


« Les gens trouvent toujours le moyen d’idolâtrer quelque chose ou quelqu’un : argent, pouvoir, vedettariat, sexe », enchaîne-t-elle. Dans La pérégrin chérubinique, elle fustige au passage l’un de nos grands passe-temps nationaux, la glorification du monde sportif. « C’est difficile d’être généreux avec ceux qu’on ne peut pas idolâtrer, les gens simples, les gens malades. Pourtant, je ne suis pas cynique en disant ça. Il y a beaucoup de générosité ; je ne sais pas si c’est parce que j’habite en dehors d’un grand centre urbain, c’est possible, mais je la trouve. »


L’oeuvre théâtrale


Lectrice avide depuis l’enfance, Jovette Marchessault rêve d’abord d’être soeur missionnaire avant de se tourner vers les arts visuels. Après la sculpture et la peinture vint l’écriture. Dans son Triptyque lesbien, publié en 1980 aux éditions de la Pleine Lune, la Montréalaise de naissance conspue l’Église catholique et son carcan imposé au corps et au désir féminins. Le second volet de ce recueil, « Les vaches de nuit », à l’incipit aussi joyeux que grinçant - « Ma mère est une vache. Avec moi, ça fait deux » -, sera créé à la scène par Pol Pelletier, alors en quête de nouveaux archétypes féminins avec ses consoeurs du Théâtre expérimental des femmes.


Durant la décennie qui suit, Marchessault explore une dramaturgie sur les tourments de la création au féminin à partir de grandes figures de femmes de lettres et d’artistes. C’est encore au TEF que sera jouée La terre est trop courte, Violette Leduc, avec Luce Guilbeault dans le rôle-titre. La même année, en 1981, le Théâtre du Nouveau Monde avait programmé La saga des poules mouillées, rencontre cosmique entre Laure Conan, Germaine Guèvremont, Gabrielle Roy et Anne Hébert. À cette galerie s’ajouteront dans d’autres textes Anaïs Nin, Gertrude Stein, Alice Toklas… Elle tisse sans relâche les liens entre les angoisses de l’écriture et les difficultés de faire sa place comme femme dans le monde. Point culminant de cette réflexion sur l’artiste, Le voyage magnifique d’Emily Carr lui vaut en 1990 le Prix du Gouverneur général dans la catégorie théâtre.


Avec Madame Blavatsky, spirite (1998), Jovette Marchessault posait son regard sur une figure contestée du xixe siècle qui mena par-delà les continents une quête spirituelle et philosophique d’envergure. Fascinée par la somme des écrits de la fondatrice de la Société théosophique, la dramaturge québécoise prend dans sa pièce le parti d’Helena Petrovna Blavatsky, souvent taxée de charlatanisme ésotérique par ses détracteurs. La narratrice de La pérégrin chérubinique a elle aussi parcouru le monde en quête d’elle-même, sensible aux manifestations de l’Esprit et aux paroles de ceux qui, comme elle, seraient habités par « le pressentiment du divin ».

 

Dialogues par-delà les siècles


Jovette Marchessault a-t-elle cherché longuement dans la littérature ces figures en pâmoison ? « Pas besoin de les traquer, ce sont elles qui me trouvent ! », lance-t-elle en pouffant lorsque nous invoquons des noms comme celui de saint Jean de la Croix, cité à quelques reprises dans La pérégrin chérubinique. « Ce sont des têtes chercheuses. Parfois elles se sont éloignées de moi, mais c’était pour mieux revenir plus tard, ou alors c’est moi qui étais mieux préparée pour les accueillir. » Elle cite comme autre exemple Hildegarde de Bingen (1098-1179), récemment reconnue docteur de l’Église par Benoît XVI. Char


Marchessault a achevé ses dernières années la rédaction d’une fresque théâtrale à la fois historique et poétique, L’odyssée des enfants pionniers des Cantons ; elle s’y penche notamment sur le cas de centaines d’orphelins irlandais qui, jusqu’aux années 1920, furent envoyés dans les Cantons-de-l’Est pour y être adoptés par des familles qui les utilisèrent surtout comme main-d’oeuvre bon marché. Leur sort n’a pas manqué de bouleverser l’écrivaine : « J’ai découvert l’horreur… » Sa voix s’étrangle.


Malgré l’approche de son 75e anniversaire et de récents ennuis de santé, Jovette Marchessault a encore un projet d’écriture sur sa table de travail, qu’elle se promet bien de regagner bientôt. On la devine fort enthousiasmée par ce projet, qui sera peut-être le dernier, au dire de la principale intéressée. « Je ne ferai pas comme Nathalie Sarraute qui, deux ans après la parution de ses oeuvres complètes chez Gallimard, était arrivée avec un nouveau livre de 600 pages à l’âge de 99 ans ! », s’amuse-t-elle à rappeler, en guise de conclusion.


***
 

Collaborateur


***

Un spectacle mis en scène et interprété par Pol Pelletier, présenté à l’église Sainte-Brigide (1174, rue Champlain) dans le cadre du Festival TransAmériques du 6 au 9 juin.