Migrations printanières

Rien d’impossible à L’Oie de Cravan : quoi de plus improbable, pourtant, que Résolutions de Laurent Albarracin, écrivain niché dans le tout petit village corrézien de Saint-Clément ? Là, il anime « une collection de poèmes », Le Cadran ligné, imprimés sur une feuille pliée, un papier de qualité : à cent exemplaires, c’est une très petite édition, au vent du bon plaisir ! La visée est oulipienne, en ces poèmes, aphorismes, fragments et notes spéculatives.


Pour « voyager de fulgurances en évidences sombres », comme il le prétend, Albarracin fait acte surréaliste ; ses images et échappées métaphysiques tiennent debout sans soutien. Voyez-y Pierre Peuchmaurd, Anne-Marie Beeckman et Christian Viguié, tous portés par les mots. Ici, les 80 pages de Résolutions ont les ailes de L’Oie de Cravan.


Étonnant ! On y compte autant d’éclats que de jours de l’année. Égrenez aphorismes, paradoxes, haïkus, emballements instantanés, pointes de génie, drôleries, ironies, moqueries, parodies : « Ce qu’on pense arrange ce qu’on pense » ; « Maniaque de l’insatisfaction, je ne suis content que pas content » ; « Hé, connais-toi toi-même toi-même » ; « J’aime l’été pour l’ombre, l’hiver pour les feux de cheminée. J’aime tout pour sa petite poche de contraire » ; « N’arrête pas au lendemain ce que tu peux éterniser » ; « Un bon problème doit répondre à sa solution », et tutti quanti.


L’édition, soignée, avive le plaisir des sens ; l’esprit vagabonde et bondit, la tête dans le guidon, comme la vache sur un carré rouge. « Comme un général le poète est là pour remotiver ses tropes. » Encore ? « Le rétif est l’une des dimensions du monde. Récalcitrantes sont les choses, et comme freinant à mort et à plaisir sur ça. » Trop vrai pour être cru.


Erre d’aller


Comme on croise Éric Chevillard et Cafavis ou Leopardi au Cadran ligné, à L’Oie de Cravan on a choisi un de ces traducteurs de Sapho, d’Ovide, d’Agamben et d’autres : Joël Gayraud. Passage public compose une promenade surréaliste à 17 stations : Paris, Athènes, Naples, Rome… et même Uzerche, dans cette Corrèze qui ne se savait pas si capitale. Ces proses désinvoltes s’avèrent aussi attentives au réel qu’il est naturellement farfelu.


Ainsi, voyez la rue Sigmund-Freud, à Paris, dont il est dit sur la plaque, au lieu de fondateur, qu’il fut, comme un frère Lumière ou un gagnant du concours Lépine, un « inventeur de la psychanalyse ». Le bric-à-brac suburbain qu’on y trouve tient à ce qui surplombe cette artère, qui a mal au coeur : le boulevard périphérique y attire palissades de tôle rouillée, terrains vagues et entrepôts désaffectés, parois aveugles et passages pour l’inconscient.


Extrait, impayable, n’est-ce pas : « Il me plaît que dans une ville où plus de quatre-vingt-trois voies honorent des généraux obscurs, mais bien français, et où Leopardi et Albert Einstein, par exemple, sont magnifiquement ignorés, des édiles, se sentant peut-être redevables de leurs succès électoraux à quelque cure, se soient crus obligés de donner une rue au docteur Freud : ils l’ont refoulé à l’extrême bordure de la ville… » Tellement bien vu et bien écrit.

 

Poétique glorieuse du rêve


Troisième arrêt, dans ces vents transatlantiques, un essai aussi original qu’épatant de qualité. Corinne Bayle, auteure du Noroît qui professe à l’École normale supérieure de Lyon, a elle aussi une bibliographie au savoir-faire prisé. Elle donne Au clair de la nuit, un essai substantiellement éclairé de poésie.


Dans d’autres essais, elle a su dire Reverdy, parler Gautier, sentir Nerval, puis livrer une prose plus intime. Dans Au clair de la nuit, 23 essais brefs agrémentés de confidences, elle entrecroise les arts et les confidences, autour de lectures, de musiques, de films favoris. Si la critique avait toujours autant de liberté, la vie de l’esprit serait une romance, un espoir. Il y a Nerval et Baudelaire, Novalis et Rousseau, Artaud et Van Gogh, Blanchot et Cendrars, Goethe et Schelling…, autant d’esprits jumeaux, comme un opéra pour Schumann et Clara, dont à 21 ans celui-ci tombe amoureux alors qu’elle en a 12.


Cette ode élégante au romantisme, curieuse et informée, a le don de nous mettre, séance tenante, devant tel ou tel spectacle inouï. Lisez ses souvenirs de La maison de poupée d’Ibsen, sa querelle au balcon. Le théâtre est partout ; au-delà, la poésie. On s’y prend à s’élancer dans sa mémoire, par complicité avec ses mots d’énergie. Sans heurt ni facilité, elle a basculé dans la sphère irrésistible du « désir insatiable de la Beauté ».


 

Résolutions

Laurent Albarracin
 

Passage public

Joël Gayraud
L’Oie de Cravan

Montréal, 2012, 77 et 54 pages


Au clair de la nuit

Corinne Bayle

Le Noroît

Montréal, 2012, 251 pages

À voir en vidéo