À propos de Buñuel

Jean-Claude Carrière a travaillé avec Buñuel pour plusieurs de ses films.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pierre Verdy Jean-Claude Carrière a travaillé avec Buñuel pour plusieurs de ses films.

Que Jean-Claude Carrière sente le besoin d’évoquer la figure de Buñuel n’a rien de surprenant. On sait qu’il a travaillé avec le maître pour plusieurs de ces films. Ce que l’on sait peut-être moins, c’est que l’Espagne le fascine. Signalons qu’il est aussi l’auteur d’un Dictionnaire amoureux du Mexique et d’un Dictionnaire amoureux de l’Inde. Je n’apporte ces précisions que pour situer l’entreprise, qui n’est pas celle d’un spécialiste. Rien d’un essai sociologique, donc.

Dans les premières pages, l’auteur explique comment, partant de solides clichés hexagonaux au sujet de l’Espagne, il en est venu à se sentir si près de ce pays que pour un peu il le considérerait comme sien. Ce qui l’amène à avouer à la fin de son récit qu’il a tenté de nous montrer un pays aimé dans ses aspects les plus secrets. A-t-il réussi à intéresser ? Sûrement. Mais à la façon d’un polygraphe cherchant à faire partager sa passion. « Je voulais simplement essayer, à l’aide de quelques rencontres majeures, de quelques phrases et de quelques récits, d’écarter, de briser les clichés. Je voulais essayer de mettre la tête sous la surface de l’eau, d’ouvrir les yeux et de regarder autre chose, à mon échelle, selon ma vie. »


À propos de Buñuel, Carrière est prolixe. Certaines des pages de son livre auraient pu être écrites par le plus intense des groupies. Il a pour l’homme qui finira par être son ami une admiration sans bornes. Des rencontres multiples qui les ont réunis, il ne nous épargne rien. Ce qui ne gâte rien, il sait raconter. Ce qui n’est pas indifférent non plus, le cinéaste était souvent déconcertant, jamais banal.


Les bons mots de son idole, Carrière en raffole. Non satisfait de surprendre son collaborateur par des gestes imprévisibles, le cinéaste lance des phrases dont il devait savoir que son disciple les noterait. En voici quelques-unes. « En Espagne, les cheveux sont plus importants que la renommée. » « Je hais les enfants et les vieillards prodiges. » « Je ne peux pas lire l’Évangile sans blasphémer, c’est plus fort que moi. » « Le pire, pour moi, avec Pablo Casals, c’est qu’il joue du violoncelle. » À peu près toujours le besoin de prendre autrui à contre-pied. Comme quoi ses films seraient en quelque sorte l’extension de sa personnalité.


L’intérêt de ce récit viendrait aussi du ton sur lequel il est écrit. Volontiers prolixe, Carrière n’oublie jamais pour bien longtemps son propos, qui est celui de nous « vendre » l’Espagne. Il se déclare hostile à l’indépendance de la Catalogne, pourfendant à l’occasion le nationalisme sous toutes ses formes. Il s’applique plutôt à décrire les particularités et les charmes de tous les coins du pays.


S’il est surtout question, dans la première moitié de cette Mémoire espagnole, de Buñuel, vu par le souvenir, l’auteur nous entretient aussi de José Bergamín, de Dalí, de Lorca. De la peinture de Goya, il dira bien quelques mots suggérés par un film raté que lui a consacré Milos Forman et auquel il a collaboré comme scénariste. Bien sûr, il n’est pas question de parler de Luis Buñuel sans évoquer par la même occasion la figure de Franco. Tout en déplorant comme il se doit l’obscurantisme qui a prévalu sous son règne, et dont Buñuel entre autres a souffert, il le présente sous un jour qui n’est peut-être pas aussi affligeant qu’on le souhaiterait, sorte de politicien bedonnant, tolérant les censures qu’on exerçait sous son règne plutôt que d’en prendre l’initiative.


À ce qu’il paraît, Buñuel ne quittait jamais un endroit où il avait aimé vivre sans lui signifier un dernier adieu. « À peine étions-nous sortis de l’hôtel qu’il faisait arrêter la voiture et, à voix basse, il disait adieu aux montagnes, aux rios, aux zopilotes mexicains, aux moines espagnols, aux grenouilles, aux arbres. » Carrière estime que c’était pour lui une façon d’exprimer sa joie, sa gratitude d’avoir connu des instants de bonheur.


Son récit n’est pas autre chose. Une sorte d’offrande, une sorte d’adieu éventuel…