L’autre enfer rwandais

Le génocide rwandais de 1994 n’est pas inconnu au Québec. L’essai du général Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable (Libre Expression, 2003), et le roman de Gil Courtemanche Un dimanche à la piscine à Kigali (Boréal, 2000), tous deux portés à l’écran, ont fait connaître la tragédie et ont suscité d’abondants commentaires. En 2003, Robin Philpot proposait une autre lecture des événements dans Ça ne s’est pas passé comme ça à Kigali (Les Intouchables), un essai très controversé dont plusieurs des thèses ont été corroborées par la suite.

Ce qui est moins connu, cependant, c’est l’autre enfer rwandais, celui des réfugiés hutus qui ont quitté le pays au lendemain du génocide des Tutsis, par crainte des représailles du Front patriotique rwandais (FPR), le groupe de militaires tutsis dirigé par Paul Kagame, nouveau maître du pays.


Parmi les exilés, il y avait bien sûr des miliciens hutus ayant participé au génocide, des militaires de l’armée rwandaise en déroute, d’anciens dignitaires du régime hutu renversé, mais aussi des centaines de milliers de gens ordinaires. Toutes ces personnes, sans distinction, ont été sauvagement traquées, jusque dans l’ex-Zaïre (maintenant République démocratique du Congo) et au Congo-Brazzaville par les sbires de Kagame. Le but de cette chasse à l’homme, disaient ces derniers, était de capturer les génocidaires pour les empêcher de récidiver et de rapatrier les autres au pays. Le résultat fut un gigantesque massacre.


C’est cet autre enfer rwandais que raconte Pierre-Claver Ndacyayisenga dans Voyage à travers la mort, le bouleversant récit de sa fuite à travers l’Afrique, avec sa femme et ses trois petits enfants, pour échapper aux griffes des militaires tutsis. Professeur d’histoire au Lycée de Kigali au moment où éclate le génocide, Ndacyayisenga, d’origine hutue, connaîtra cinq ans de cauchemar sur les routes de l’exil, passant d’un camp de réfugiés à l’autre, avant d’atterrir à Montréal, en décembre 1999.


Son témoignage ne vise pas à nier ou à relativiser le génocide subi par les Tutsis en 1994. Il vise simplement à rappeler que les Hutus rwandais n’étaient pas tous des génocidaires et que des centaines de milliers d’entre eux ont aussi été victimes de la folie meurtrière qui s’est alors emparée de cette région.


Dans Carnages (Fayard, 2011), le journaliste d’enquête français Pierre Péan revient notamment sur la traque des exilés hutus dans l’ex-Zaïre. Il affirme que cette boucherie a été menée par les régimes tutsis du Rwanda et de l’Ouganda, avec l’appui des États-Unis, qui ont instrumentalisé le Canada de Jean Chrétien au passage. Selon Péan, le prétexte de la chasse aux génocidaires devait permettre à ces pays de renverser Mobutu, président du Zaïre, pour mettre la main sur les richesses naturelles de ce territoire et y faire régresser l’influence française. À la même époque, d’ailleurs, les pays en cause auraient alimenté la rébellion contre Mobutu menée par Laurent-Désiré Kabila, devenu ainsi un allié du Rwanda dans la traque aux réfugiés hutus.


L’affaire, comme c’est souvent le cas en Afrique, est compliquée. Il faut surtout en retenir, ici, que les réfugiés hutus en ont fait les frais. Un article paru dans Le Monde du 2 juillet 1998 cite un rapport de l’ONU qui qualifie la traque des Hutus rwandais par Kabila et l’armée rwandaise de « crime contre l’humanité » et d’« actes de génocide » et qui évoque des massacres de « nombreux civils non armés ».


Dans son témoignage, Pierre-Claver Ndacyayisenga fait très peu de commentaires politiques. Il reconnaît, par exemple, que les réfugiés comptent dans leurs rangs d’ex-militaires et miliciens hutus, c’est-à-dire certains génocidaires, qui cherchent à s’organiser pour déstabiliser le nouveau régime rwandais. Il condamne avec force, cependant, la répression aveugle qui s’abat sur tous, même sur les civils innocents. Il critique aussi « les ambitions politiques et économiques » du Rwanda, du Burundi et de l’Ouganda, appuyés par les États-Unis et la Grande-Bretagne, qui, selon lui, sont les seules vraies raisons de ces massacres.


Il dénonce, enfin, une mission des Nations unies chargée de vérifier, en 1996, s’il y avait encore des réfugiés au Zaïre, afin, éventuellement, de leur venir en aide. Commandée par le général canadien Maurice Baril, cette mission, selon Ndacyayisenga, a envoyé des avions voler au-dessus des têtes des réfugiés, à basse altitude, pour conclure qu’il n’y en avait pas, donc que l’aide était inutile ! Péan et Philpot accusent d’ailleurs le Canada d’avoir servi de valet aux États-Unis dans cette entreprise de désinformation.


Ndacyayisenga veut moins expliquer un contexte, cependant, que raconter une histoire qui illustre ce que l’homme peut faire à l’homme. L’intérêt et la force de son témoignage sont là, dans ce récit d’un exode, à pied, sur des milliers de kilomètres, de pauvres hères abandonnés de tous, privés d’eau et de nourriture, bombardés, pillés, violés, exploités par de soi-disant sauveurs, réduits en esclavage, condamnés à traverser par leurs propres moyens des rivières meurtrières, à se cacher dans la jungle où règnent fauves et serpents, avec la religion pour seul refuge et réconfort.


« Ceux qui avaient été paysans au Rwanda, écrit Ndacyayisenga, se tiraient mieux d’affaire que les intellectuels ou les bureaucrates, peu habitués à la vie dure et aux travaux champêtres. » Le professeur, qui devait de plus veiller sur sa femme et ses enfants, n’était pas le candidat idéal ; mais qui l’est, quand l’épreuve s’appelle l’inhumanité absolue ?


Après le génocide de 1994, les Hutus, dans l’opinion mondiale, ont été assimilés en bloc à des exterminateurs de Tutsis. Qui aurait pu avoir envie de les défendre ? Des centaines de milliers d’entre eux furent aussi, pourtant, des victimes. Le livre de Pierre-Claver Ndacyayisenga est important, explique Robin Philpot en entrevue, parce qu’il leur redonne leur humanité et leur droit aux larmes et à la vérité.

1 commentaire
  • Danielle Doublon Desbiens - Inscrite 27 mai 2012 09 h 20

    Mieux comprendre

    Dans votre introduction, parmi les volumes d'auteurs québécois que vous citez, il faut ajouter "La dérive sanglante du Rwanda" écrit par Dominique Payette, qui offre un éclairage historique et politique essentiels.