L’État vu par Pierre Bourdieu

Sur l’État de Pierre Bourdieu paraît dix ans après sa mort et inaugure la publication des cours et séminaires que le sociologue a donnés au Collège de France. Le présent ouvrage contient le cours consacré à l’État, qui s’est déroulé sur trois années, de 1989 à 1992.

Rien ne permet, comme l’indiquent les éditeurs, de penser que Bourdieu a voulu que son cours soit publié. Le caractère oral du cours offre un avantage en nous donnant à lire un « autre Bourdieu », d’autant plus pédagogue qu’il livre sa pensée en cours d’élaboration. Bourdieu le professeur hésite, corrige, reformule en d’autres termes ce qu’il vient de dire ; il se permet aussi des digressions et fait preuve d’une rare autoreflexivité, n’hésitant pas à se critiquer. Il est visiblement embarrassé d’enseigner à un public très nombreux et trop diversifié, « à plusieurs vitesses », et mal à l’aise d’aborder des questions difficiles qui relèvent de l’histoire. Ce n’est pas son champ de compétence. Il craint de« se faire taper sur les doigts par tous les spécialistes » : « Je suis constamment à la merci de l’erreur, du malentendu » ; « Je vais dire des choses incertaines ».

 

L’État comme monopole de la violence symbolique


Il est vrai que la tâche que se donne Pierre Bourdieu est, comme il le dit lui-même, « démesurée » du fait de l’immensité des données qu’il doit réunir et de la complexité de la question à laquelle il s’attaque et qui concerne la nature, le rôle et les fonctions de cette « fiction collective » qu’est l’État. De l’État, la définition la plus célèbre est sans doute celle qu’en a donnée le sociologue allemand Max Weber, selon laquelle l’État a le monopole de la violence physique légitime. Pierre Bourdieu corrige en ajoutant : « monopole de la violence physique et symbolique légitime ». En d’autres mots, l’État est, pour reprendre son expression, « la banque centrale de capital symbolique ».


Tout en proposant une nouvelle théorie de l’État, Pierre Bourdieu esquisse, en concentrant son attention sur la France et l’Angleterre mais en regardant aussi du côté du Japon ou de la Chine, une analyse originale du long processus de constitution de l’État, de l’État dynastique à l’État moderne : on passe, pour reprendre sa belle formule, de la maison du Roi à la raison d’État. Non sans difficulté, car entre-temps des têtes tombent, comme c’est le cas avec la Révolution française.

 

La chose publique


Ce qui intéresse Bourdieu, c’est l’invention de l’État moderne comme produit d’un travail collectif de construction d’institutions totalement nouvelles participant de l’idée de public. Il s’attarde longuement sur l’action - et les luttes d’intérêt - d’un corps d’agents, les juristes, dont l’autorité est fondée non pas sur l’hérédité, mais sur le capital culturel (titres scolaires, etc.), et qui jouent un rôle déterminant dans la construction de la chose publique et de l’espace - Bourdieu parle de champ bureaucratique - dans lequel s’inventent les institutions bureaucratiques (signatures, sceaux, décrets, certificats, enregistrements, etc.). Les juristes contribuent aussi directement à la formation de l’État-nation (avec unification des régions et des provinces), à la naissance d’un champ politique spécifique et à la genèse de la notion de citoyen par opposition à celle de sujet. Un apport d’autant plus décisif qu’en faisant ainsi avancer l’État vers l’universalité, les juristes font aussi avancer l’universel.


Faut-il désespérer de l’État ? se demande Pierre Bourdieu, qui, en conclusion, se permet quelques réflexions sur la situation actuelle. Sa principale crainte est que le néolibéralisme conduise à la démolition de l’idée de service public, au démantèlement de la chose publique. Et s’il y a « retour du religieux », ce serait, pense-t-il, parce qu’il y a retrait de l’État. Il faut donc y penser deux fois avant de bazarder l’idée de la responsabilité publique de l’État moderne, qui est aujourd’hui l’État-providence.


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Collaborateur