Histoire - Le Pontiac est-il au Québec ou en Ontario ?

De la Gatineau jusqu'au Témiscamingue, la rive nord de l'Outaouais se trouve bel et bien au Québec. Mais le Pontiac a été sous plusieurs aspects plus ontarien que québécois. Il le reste encore aujourd'hui.

C'est ce que le Comité d'action francophone du Pontiac a soutenu devant la commission Larose. Son porte-parole n'a pu s'empêcher de lancer: «J'espère que cette fois sera la bonne!» Les faits réunis dans ce travail commandé à Luc Bouvier, professeur de littérature au Collège de l'Outaouais, expliquent ce cri du coeur.

Cette première histoire des francophones du Pontiac nous fait comprendre pourquoi le comté, à majorité d'origine française dès 1961, demeure pourtant à plus de 60 % de langue anglaise... Bouvier commence son livre avec la colonisation, lorsque les francophones sont exclus des meilleures terres, réservées aux orangistes, et le termine avec l'épisode de cette inspectrice de la Commission de protection de la langue française, reconduite aux portes de Shawville par le maire et nombre de citoyens pour avoir voulu vérifier l'étendue de l'affichage unilingue anglais dans ce chef-lieu de l'ancienne barrière ethnique.

La contribution majeure de ce livre concerne l'école et l'Église comme instruments d'anglicisation ainsi que l'inaction de Québec devant les plaintes répétées des Pontissois, de 1890 jusqu'à la Révolution tranquille. L'auteur puise à toutes les sources et archives, sans rien omettre. Il relève l'absence de l'enseignement en français, voire du français, dans les écoles catholiques sous la gouverne du clergé et des commissaires irlandais; l'application du Règlement 17 ontarien dans le Pontiac; les rapports d'inspecteurs qui déplorent la mauvaise volonté de certaines commissions scolaires en même temps que la prétendue apathie des parents francophones; le laisser-faire du Département de l'instruction publique, qui prêche la bonne entente pour ne pas «brouiller inutilement les contribuables appelés à vivre ensemble»; la francophobie agissante des évêques irlandais de Pembroke, en Ontario, qui règnent sur le Pontiac depuis 1916 en nommant de façon générale des curés et, jusqu'en 1964, des institutrices anglophones unilingues; la charte fédérale du diocèse de Pembroke, qui confie la propriété des biens paroissiaux non pas aux fidèles, comme ailleurs au Québec, mais à l'évêque, ce qui accentue son pouvoir; les plaintes successives adressées au délégué apostolique et au cardinal Léger en ce qui concerne le plan d'anglicisation appliqué par les évêques de Pembroke, restées sans réponse; les délations, réprimandes et représailles visant ceux qui tentent d'élargir les possibilités d'étudier, de prier et de vivre en français; la francophobie exacerbée des Sisters of Saint Joseph qui, dans les années 40 et 50, dirigent l'école normale du comté en inspirant aux futures institutrices le mépris de tout ce qui est français ou québécois; et, pour comble, le refus opposé à l'auteur qui demandait accès aux archives du diocèse de Pembroke.

Par-delà les émotions que cette histoire peut inspirer, l'auteur a accompli un travail davantage d'historien que de militant en offrant un tableau complet et saisissant des rapports entre francophones et anglophones jusqu'au début des années 1960. Son dernier chapitre survole de façon plus sommaire l'histoire récente. Selon Bouvier, le poids d'un siècle de menées assimilatrices, jumelées à l'indifférence de Québec et de Rome, pèse trop lourd pour que la Révolution tranquille et la loi 101 redressent la tendance, ce qu'il démontre en traçant la progression graduelle de l'anglicisation des francophones à chaque recensement de 1971 à 1996. Les appels à des mesures de refrancisation de la population anglicisée — mince réparation pour les torts historiques causés par l'incurie de Québec — remontent en effet aux années 30.

La commission Larose a consacré une seule phrase au Pontiac, «dont le portrait doit être établi et où des mesures doivent être prises pour mettre fin à la perte d'influence et de prestige de la langue commune». Comme si le portrait n'était pas archiconnu, et la langue commune, pas autre chose que l'anglais. Les Pontissois réclamaient pourtant des changements concrets, dont le rattachement du comté à un diocèse québécois et une aide supplémentaire aux écoles françaises là où les francophones sont minoritaires.

Cette fois, encore, n'aura pas été la bonne. L'histoire se répète. Bouvier reprend en exergue le jugement formulé par Pierre Laporte, journaliste au Devoir en 1955: «À ceux de la province de Québec qui seraient tentés de jeter la pierre à nos compatriotes du Pontiac, rappelons que c'est notre poitrine à nous qu'il faut frapper, et brutalement. Car c'est nous qui, par ignorance, par manque de courage ou par inertie, avons permis que la situation se détériore là-bas.»

LES SACRIFIÉS DE LA BONNE ENTENTE - HISTOIRE DES FRANCOPHONES DU PONTIAC

Luc Bouvier

Éditions de L'Action nationale

Montréal, 2002, 240 pages

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