Le clinquant du déclin nord-américain

« Plus nous nous éloignons, affirme Chris Hedges, d’une culture transmise par l’écrit, tout en complexité, en nuances et en idées, pour nous réfugier dans l’univers rassurant des images, des fantasmes, des slogans, des célébrités et de la violence, plus nous risquons l’implosion. »

La révolte des étudiants québécois, qui pique la curiosité des médias de la planète, paraît dépasser le refus de la hausse des droits de scolarité. Société singulière, jusqu’ici un peu épargnée par « la mainmise du monde des affaires » sur les universités nord-américaines, phénomène dénoncé par le journaliste Chris Hedges dans L’empire de l’illusion, le Québec découvre-t-il qu’il se trouve coincé dans un cauchemar continental ?

C’est la question que l’on ne manque pas de se poser en lisant l’essai de Hedges, Américain né en 1956. L’auteur aborde « la mort de la culture et le triomphe du spectacle ». En explorant l’univers médiatique états-unien, dans son registre le plus populaire, il y décèle la prépondérance de ce qu’il ne craint pas d’appeler le sadisme.


Hedges explique : « Tel un courant électrique, celui-ci alimente la télé-réalité, la radio-poubelle et la pornographie, et entretient le sentiment d’appartenance et la docilité nécessaires au bon fonctionnement de la grande entreprise. » C’est comme si la violence la plus brute, par son outrance, se hissait facilement au rang d’un spectacle convenu, infantile, pour conforter les masses dans le grégarisme, le conformisme.


L’image que Hedges donne du sadisme américain semble d’abord un fourre-tout commode. Dans la violence burlesque de la lutte professionnelle se mêlent, devant des arbitres complices, mélodrame, racisme, sexisme, victoire du pauvre mal résigné sur le richard trop sûr de lui. Et que dire, à première vue, de la porno gonzo qui, au nom des plaisirs de l’amour, mène des actrices à l’anus déchiré tout droit à la civière ?


Mais si l’on examine de plus près l’Amérique du Nord ostentatoire que Hedges dépeint avec la vivacité d’un reporter chevronné, on se rend compte qu’il n’y a rien comme le clinquant du spectacle pour exposer la vacuité de la vie universitaire du continent. « Les universités d’élite méprisent, résume l’essayiste, le travail intellectuel rigoureux, qui, par nature, se méfie de l’autorité, défend farouchement son indépendance et recèle un potentiel subversif. »


On comprend que des intellectuels au sens critique aiguisé, comme Noam Chomsky et Howard Zinn, aient été, pour reprendre les mots si justes de Hedges, « marginalisés, exclus des grands débats ». Devant des universités nord-américaines stérilisées par ce que l’essayiste appelle « l’anonymat de l’État-entreprise », la culture se meurt au profit de l’effet et de l’artifice.


« Plus nous nous éloignons, affirme Hedges avec pénétration, d’une culture transmise par l’écrit, tout en complexité, en nuances et en idées, pour nous réfugier dans l’univers rassurant des images, des fantasmes, des slogans, des célébrités et de la violence, plus nous risquons l’implosion. » La menace d’un abrutissement par l’idolâtrie, qui devrait mieux la pressentir que les Québécois ? À cause de leur différence, un continent pèse sur eux.


 

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