Alto - « Le numérique nous oblige à repenser toute la chaîne du livre »

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Richard Dawkins
Photo: Agence France-Presse (photo) Jens-Ulrich Koch Richard Dawkins

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Pour Antoine Tanguay, une oeuvre littéraire, qu’elle soit publiée sur papier ou en version électronique, restera toujours une oeuvre littéraire. Mais qu’adviendra-t-il le jour où le livre deviendra un objet nouveau ?

La maison d’édition Alto a été fondée par Antoine Tanguay en 2005. D’abord une division des Éditions Nota Bene, la maison est indépendante depuis 2006. Avec l’énorme succès de Nikolski, de Nicolas Dickner, Alto continue de faire découvrir de jeunes auteurs et fait toujours parler autant.

 

Le lemming heureux


Selon Antoine Tanguay, on entretient une drôle de relation avec l’arrivée du livre numérique : « On a tendance à donner cette impression que c’est catastrophique, alors que j’essaie de l’entrevoir autrement, avec enthousiasme, et je saute dans le vide tel un lemming heureux : si on est pour aller à la perte même du principe d’édition tel qu’on le conçoit depuis ses débuts et que le numérique nous oblige à repenser toute la chaîne du livre, bien… faisons-le avec optimisme puisque, de toute façon, le contenu, lui, demeurera toujours. »


Pour Antoine Tanguay, l’observation du milieu du livre est une étape importante pour développer une maison d’édition. Aujourd’hui, il pose ce même regard curieux sur ce qui se fait dans le numérique : « Le noyau dur de la littérature, ce sont les auteurs et leurs textes. Je continue à faire ce que je fais depuis le début ; être utile à un auteur pour le processus de révision du manuscrit, la promotion, l’accompagnement, le développement des stratégies, c’est un réel travail d’équipe, et ça, peu importe la plateforme sur laquelle le livre sera publié. Je travaille sur du contenu. »

 

Il y a numérique et numérique


Quand on parle du livre numérique, on a tendance à tout mettre dans le même sac, en oubliant qu’il y a du e-Pub, un acronyme pour « Electronic Publication », et du numérique interactif : « Le e-Pub, c’est comme si on publiait sur du papier X plutôt que sur du papier Y. » Pour Antoine Tanguay, dans ce cas, le support n’a pas d’importance : « Le e-Pub peut sembler plus intéressant, plus malléable, plus facile à lire sur une liseuse ou un iPad. » Mais il poursuit en mentionnant que ce qui sera vraiment excitant, du point de vue d’un éditeur, le sera « lorsque le texte et l’image travailleront ensemble et qu’à partir de là on pourra parler d’intertextualité et créer autre chose. »


Ici, Antoine Tanguay ne cache pas son admiration pour l’oeuvre de Richard Dawkins, The Magic of Reality (magicofrealityapp.com), un livre de vulgarisation scientifique qui est en fait une véritable application dans laquelle le jeune lecteur plonge pour une expérience complètement originale du livre numérique, avec animations vidéo et audio, jeux et démonstrations interactives.


Chez Alto, on est actuellement à la recherche de projets qui vont intégrer le texte et l’image pour créer une interaction aléatoire : « Le littéraire pourra se nourrir de cette technologie et ainsi celle-ci pourra nous aider à redéfinir la littérature », imagine M. Tanguay. On est déjà à inventer le livre nouveau, les possibilités sont infinies… Limitées seulement par les investissements, qui devront être massifs.


Pour l’instant, dans les éditions numériques d’Alto, on retrouve du contenu amélioré, on ajoute au livre numérique ce que le papier ne permet pas d’inclure : « Par exemple, La porte du ciel, de Dominique Fortier, dont la version numérique contient les photos des courtepointes qui sont décrites dans le roman. La version en papier ne me le permettait pas, parce que c’est trop cher. Le lecteur de la version numérique aura obtenu un petit plus. »


Dorénavant, chez Alto, on va tenter ce genre d’ajout, pour arriver à ce qu’Antoine Tanguay appelle « un meilleur partage de l’acte créatif ». Mais, ici comme ailleurs, tout est une question d’équilibre et ces ajouts ne devront pas venir frustrer le lecteur du format en papier. C’est pourquoi ils seront disponibles gratuitement dans le web via un tout nouveau site qui sera lancé en juin prochain.

 

Et les ventes ?


Parlons maintenant d’argent, puisque le sujet, aussi trivial soit-il, est primordial à aborder. Ne serait-ce que pour parler d’exemplaires vendus, de piratage, de droits d’auteur, d’investissement pour la construction d’un site web… Tout ça vient ébranler le monde du livre. De plus, la cohabitation du livre en papier et du livre numérique n’est pas près de s’achever et impose ses nouvelles réalités. Si on prend l’exemple d’un livre qu’on imprimait à 1000 exemplaires, aujourd’hui, avec le numérique qui occupe 10 % des ventes, on ne l’imprime plus qu’à 900 exemplaires : moins d’exemplaires imprimés, plus cher chacun d’entre eux, et ainsi de suite… Est-ce qu’on atteindra un plateau ? Est-ce que les ventes continueront à être exponentielles ? Chez Alto, pour l’instant, on ne constate pas de fluctuations dans les ventes de livres en papier. Mais pour combien de temps ?


« Pour l’instant, je me concentre, dans les prochains mois, dans les prochaines années, sur une stratégie de contenu et une stratégie de développement de contenant qui pourront aller de pair », explique Antoine Tanguay en résumant la position de sa maison d’édition au sujet du numérique.