La philosophie racontée par Bertrand Russell

Bertrand Russel est reconnu comme le fondateur de la logique moderne.
Photo: Gaby Bertrand Russel est reconnu comme le fondateur de la logique moderne.

Cette histoire de la philosophie occidentale, en deux forts volumes présentés sous élégant boîtier, est une nouvelle traduction, après celle parue en 1952 chez Gallimard, d’un ouvrage paru en anglais en 1945.

Son auteur, Bertrand Russell (1872-1970), est un logicien, mathématicien, philosophe et réformateur social britannique qui est universellement reconnu comme un des très, très grands esprits du siècle dernier.


La petite histoire de la rédaction de l’ouvrage mérite d’être contée.



Petite histoire d’un best-seller


En 1938, Russell quitte l’Angleterre pour aller enseigner un an à l’Université de Chicago. La guerre l’y surprend avec femme et jeunes enfants et le contraint à l’exil. Quand son contrat se termine, il lui faut donc désespérément un emploi.


On lui propose un poste qu’il accepte au City College de New York. Mais, coup de théâtre, une mère de famille lui fait un procès pour annuler l’offre d’emploi sous le prétexte que Russell est indigne d’enseigner la philosophie à New York. Russell ! Un génie dont la place dans l’histoire de la philosophie et des mathématiques est assurée depuis longtemps déjà. Mais il est vrai que ses idées politiques et morales, notamment sur la sexualité, sont impopulaires, si impopulaires, en fait, que la mère gagne ce procès.


L’affaire fait scandale, pendant que le philosophe court les cachets. Il fait du journalisme et n’a souvent que le prix de l’aller par train à la conférence qu’il a accepté de donner. Sur ce, nouveau coup de théâtre : un richissime Américain tire le philosophe d’embarras en l’embauchant pour enseigner à sa fondation.


La guerre terminée, Russell rentre en Angleterre en emportant le manuscrit issu de ces cours : c’est celui du présent ouvrage. Il deviendra un immense succès, sans cesse réédité depuis lors.



Mérites… et défauts de l’entreprise russellienne


Bien entendu, cette histoire de la philosophie, qui suit les découpages temporels classiques, est intéressante d’abord et avant tout parce qu’elle est celle de Russell : c’est le grand philosophe, ici, qui parle de Platon, d’Aristote, de Descartes, de Berkeley et de tous les autres dont il nous entretient.


Cette médaille a cependant son revers.


Pour commencer, Russell, il le reconnaît d’emblée, n’est pas un historien de la philosophie, encore moins un spécialiste de tous les auteurs dont il traite. La perspective est donc inévitablement personnelle et adopte des positions qui, en certains cas, ne sont pas orthodoxes.


De plus, Russell, très fort sur les auteurs qu’il connaît bien (Leibniz, Dewey, les philosophes analytiques, par exemple), est non seulement moins solide (et parfois même faible) sur d’autres, mais il est aussi injuste envers certains penseurs. Il n’a par exemple jamais eu en grande estime (c’est un euphémisme) certains philosophes occidentaux et il leur accorde ici une place qui reflète ses jugements : Kierkegaard, Heidegger et Husserl, pour m’en tenir à eux, sont tout simplement absents de cette histoire de la philosophie parue en 1945, tandis que le poète Lord Byron, que Russell aimait, a droit à un chapitre tout entier !


Ces idiosyncrasies ne doivent toutefois pas masquer les indéniables mérites du livre, qui en ont fait un best-seller. J’en vois au moins trois.


Pour commencer, Russell est un écrivain très doué, plein d’esprit et d’humour, capable de produire à volonté images et formules qui font mouche.


Ensuite, l’érudit qu’est Russell se double d’un pédagogue remarquablement clair, qui invite à penser et, surtout, capable de faire comprendre et aimer la philosophie.


Enfin, et la chose était relativement nouvelle à l’époque, il ambitionne de raconter l’histoire de la philosophie occidentale en rattachant solidement ses penseurs et leurs idées au contexte politique et social dans lequel ils sont apparus. C’est là un ambitieux programme et il est fort bien réalisé, dans la majorité des chapitres.


En bout de piste, voici donc un ouvrage qui tantôt séduira, tantôt fera rager un philosophe « professionnel », mais qu’on pourra sans gêne donner à un débutant qu’on aura averti de tout ce qui précède - et en y adjoignant une histoire plus classique de la discipline !