Essai et vulgarisation - Le « tableau blanc » de Jean Charest changera-t-il la donne ?

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Ouvrages de Jacques Lacoursière sur l’histoire du Québec
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Ouvrages de Jacques Lacoursière sur l’histoire du Québec

Ce texte fait partie du cahier spécial Livre numérique

Les éditeurs d’essais, d’ouvrages de référence et de livres de vulgarisation scientifique font face à des défis, à des obstacles et à des possibilités qui diffèrent nettement de ceux qu’affrontent les éditeurs qui ne publient que des oeuvres de fiction.

Our Choice, le livre numérique d’Al Gore sur les solutions pour freiner le réchauffement climatique, a propulsé à un autre niveau les possibilités du livre numérique et posé un nouveau jalon dans la forme que peuvent prendre les essais. Tableaux qui évoluent, cartes géographiques interactives, photos qui peuvent s’agrandir ou démarrer en vidéo et extrait de la voix de l’auteur complètent les chapitres du texte documentaire. N’empêche, il s’agit encore d’une exception. Les maisons d’édition du Québec n’ont pas les ressources monétaires pour produire de tels ouvrages de vulgarisation scientifique englobant l’ensemble de la palette multimédia.

 

Nécessaire créativité


Mais les éditeurs de livres documentaires devront davantage faire preuve de créativité que les éditeurs d’oeuvres de fiction en matière de livre numérique. « C’est plus difficile, parce qu’on est en concurrence avec toute l’information gratuite dans Internet », souligne Jean-Marc Gagnon, président des éditions MultiMonde. « Nous, notre stratégie, et c’est même notre philosophie éditoriale, c’est de publier des choses qui ne ressemblent à rien d’autre. On ouvre des niches, des petits coins qui ne sont pas traités, des thématiques avec des approches nouvelles. Mais il faudra aussi ajouter beaucoup d’interactivité », considère-t-il.


Gilles Herman, directeur général du Septentrion, croit que, avant de se lancer dans ces projets de grandeur, l’éditeur doit actuellement réapprendre son métier, ne serait-ce qu’en raison de la révolution engendrée par l’éclatement de la mise en pages. À son avis, l’éditeur doit distinguer ce qui relève du gadget de ce qui répond aux besoins des lecteurs du genre d’ouvrage qu’il publie.


Car, selon M. Herman, le créneau du livre de référence se prête tout à fait au numérique. La maison d’édition compte environ 450 livres disponibles en version numérique. En 2009, Le Septentrion a plongé dans les nouvelles technologies après y avoir décelé un côté pratique. « On est de grands utilisateurs du numérique, parce que, pour les ouvrages qu’on publie, on doit constamment vérifier des sources, chercher des informations. »


Le Septentrion cherche donc à développer des outils complétant le contenu du livre, comme l’intégration d’un moteur de recherche par mot-clé pour y naviguer de manière plus efficace. Aussi, contrairement à bien d’autres éditeurs, Le Septentrion a choisi de ne pas mettre de verrou numérique (DRM) dans les textes afin de permettre le copier-coller. « On fait des livres qui sont amenés à être cités dans d’autres travaux. On voit et on corrige régulièrement de mauvaises citations, des auteurs mal cités. Si on peut mettre fin à la mauvaise citation… »

 

Une seconde vie


Le numérique, pour les ouvrages de référence, apparaît aussi comme un moyen de donner une seconde vie à des livres dont le temps est souvent compté sur les étalages des librairies et dont le marché ne justifie pas une réimpression, même si le contenu demeure pertinent. Ainsi, les éditeurs admettent avoir été surpris par certaines ventes de livres, publiés il y a plusieurs années en édition de papier, qui bénéficient d’un second souffle dans leur version numérique.


La nouvelle donne permet aussi d’ouvrir certains marchés. Par exemple, au Septentrion, on a observé plus d’une cinquantaine de ventes en France de la version numérique de L’intégration des immigrants au Québec, de Khadiyatoulah Fall et Maarten Buyck. Même Robin Philpot, président de Baraka Books, sceptique à l’idée que les essais pourront avoir autant de succès que les romans dans le format numérique, voit certaines possibilités dans le marché étranger pour ce type d’ouvrage. À son avis, A People’s History of Quebec, version anglaise de l’ouvrage de Jacques Lacoursière, possède le potentiel pour rejoindre un public à l’extérieur de nos frontières. « Je pense que ça peut marcher en livre numérique chez les gens qui ont l’intention de venir visiter le Québec, surtout chez les touristes américains et canadiens », dit M. Philpot.


Reste que, malgré ces nouveaux marchés potentiels, Jean-Marc Gagnon croit que le grand défi sera dorénavant de « survivre, parce qu’il y a de moins en moins de place pour les petits éditeurs, et même les moyens. On va vers de grands portails de livres. Et ça va être de plus en plus difficile pour un éditeur de gagner sa vie à partir des ventes. »


Au Québec, plusieurs éditeurs se sont regroupés au sein de L’entrepôt du livre numérique de De Marque. « C’est la stratégie qui nous a sauvés et qui nous a permis d’être là où on est rendu », exprime Gilles Herman, qui compare le Québec avec les États-Unis, où règne le free for all .

 

Un Septentrion numérique


Si les ventes de livres numériques augmentent année après année pour Le Septentrion et MultiMonde, elles demeurent encore marginales et accaparent moins de 10 % de leur chiffre d’affaires. Le Septentrion a pour sa part inauguré une collection de livres existant exclusivement en format numérique.


« La population n’est pas encore rendue au numérique », constate tout de même Gilles Herman, après l’expérience du Petit guide des élections présidentielles américaines, écrit par Élizabeth Vallet et Karine Premont, seulement diffusé en version numérique. Gilles Herman souligne que ce type de publication se bute à des librairies encore peu adaptées à cette formule.


Pour pallier ce problème, une petite plaquette de 20 pages avec un code de téléchargement a été envoyée dans les magasins pour que le titre apparaisse dans les inventaires physiques et ne soit pas négligé. Dans la diffusion, il reste aussi à débattre de la dynamique du prêt des livres numériques dans les bibliothèques, alors que la nouvelle réalité vient bousculer la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre, adoptée en 1981.


Du côté des éditeurs de manuels scolaires, un lucratif marché pourrait s’ouvrir bientôt dans le numérique. Jean Charest a annoncé, le 23 février 2011, sa volonté de doter chaque classe d’un tableau blanc, dit intelligent, et chaque professeur d’un ordinateur portable. Aussi, certaines écoles commencent à afficher leurs intentions d’implanter les iPad dans la démarche d’apprentissage des étudiants, comme le collège Jean-Eudes.


Jean Bouchard, directeur du Groupe Modulo, explique que deux types de matériels se dessinent : un qui est très près de l’édition imprimée, livrée par le truchement du tableau blanc pour animer une classe, et un autre qui est beaucoup plus interactif, tant pour une utilisation collective qu’individuelle, stimulant la résolution de problèmes par des exercices. Il assure que le développement est bien amorcé et ne s’effectue pas à tâtons, mais il demeure discret sur ses stratégies, vu l’importante concurrence. « Dans certaines commissions scolaires et écoles, les gens souhaitaient déjà travailler avec le tableau blanc. Donc, on avait déjà commencé à examiner ça, mais c’est sûr que, comme entreprise, avant d’investir des ressources dans le développement à grande échelle, on attend naturellement un marché qui est capable de soutenir le produit », dit-il.

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Collaborateur