Littérature jeunesse - « L’investissement a porté fruit »

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Chrystine Brouillet, auteure du premier livre paru en format PDF et e-Pub
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Chrystine Brouillet, auteure du premier livre paru en format PDF et e-Pub

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Au cours des deux dernières années, au Québec comme ailleurs dans le monde, le marché du livre numérique s’est considérablement développé. Vu l’intérêt grandissant pour les formats PDF, e-Pub et autres, nombre d’éditeurs jeunesse québécois ont amorcé un passage au numérique. Si, pour certains, ce virage s’avère déjà profitable, pour d’autres, il se veut beaucoup plus complexe à négocier.

Aux éditions de La courte échelle, c’est à l’été 2010 qu’on a pris le tournant numérique. Le premier livre à paraître en format PDF et e-Pub fut le roman pour adultes Sous surveillance, de Chrystine Brouillet, puis ont été lancés quelques romans-feuilletons jeunesse de la collection « Épizzod ». Depuis, l’éditeur a fait paraître de nombreux autres titres numériques, ce qui lui a permis de vendre plus de 15 000 livres.


Pour Hélène Derome, présidente et éditrice de La courte échelle, il ne fait aucun doute que le passage au numérique a été profitable pour sa maison d’édition. « C’est certain que, lorsqu’on se lance dans le numérique, ça prend des investissements. Ce qui est le plus dispendieux, c’est de transférer le fonds existant au numérique. Pour ce qui est des nouveautés, comme nos livres sont faits à l’interne, ce n’est pas si exigeant que ça. La chaîne ne fait que se prolonger un peu plus longtemps. À La courte échelle, on a fait le choix d’investir considérablement pour transférer notre fonds au numérique, afin d’avoir une offre intéressante lorsque la demande serait là. Quand je regarde le nombre de livres numériques qui ont été vendus depuis, ça me confirme que l’investissement a porté fruit », dit Mme Derome.

 

Différent créneau, différente rentabilité


Mais le passage au numérique ne s’effectue pas aussi facilement dans toutes les maisons d’édition. Chez Bayard Canada, par exemple, qui publie en format de papier des livres jeunesse de fiction et du documentaire, la transition au numérique ne s’est pas réalisée aussi naturellement qu’à La courte échelle, notamment en raison du créneau qu’elle exploite.


« Nous avons fait le choix de transformer en format PDF notre collection de romans pour premiers lecteurs. Notre ambition initiale était de faire également de l’album illustré. C’est une option que nous avons mise de côté à court terme, étant donné l’investissement majeur que cela nécessite. Lorsqu’on veut faire un véritable album numérique animé, on parle de sommes allant de 5000 à 15 000 dollars par livre. Ce sont des investissements qui nous effraient considérablement, étant donné l’étroitesse du marché auquel on s’adresse. Également, il y a le défi que représente la négociation des droits numériques avec les illustrateurs. C’est un chantier très complexe », affirme Jean-François Bouchard, directeur du développement stratégique chez Bayard Canada.


Du côté des Éditions de l’Isatis, une petite maison qui ne publie pas de romans et qui se spécialise surtout dans l’album jeunesse, on croit beaucoup à l’avenir du numérique. Toutefois, étant donné l’état actuel du marché numérique jeunesse et la modeste taille de la maison d’édition, on réfléchit beaucoup aux voies à emprunter pour que le virage au numérique s’effectue en douceur et qu’il soit couronné de succès.


« Deux fois par année, on transfère nos livres sur la plateforme numérique. On a choisi le PDF parce que ça ne coûte pas trop cher et qu’on travaille déjà nos albums en papier avec ce format-là. Même si c’est beaucoup moins cher que d’autres formats, présentement, on ne rentre pas dans nos frais. On essaie de voir le tout à long terme ; lorsque la demande pour le numérique jeunesse sera plus grande, on aura déjà un bon fonds disponible et on aura fait les investissements nécessaires. Ce qu’on se demande aujourd’hui, c’est si on devrait ou non adapter nos livres en d’autres formats. Je ne crois pas que l’album numérique jeunesse soit encore assez en demande pour que ça en vaille la peine, mais j’y réfléchis beaucoup », soutient Mme Angèle Delaunois, éditrice chez Isatis.

 

Multiplier les possibilités


Mais, si le passage au numérique nécessite pour plusieurs éditeurs d’importants ajustements et investissements, il leur ouvre sans conteste la porte à de multiples possibilités. Notamment, pour plusieurs, il s’agit d’un excellent canal pour faire connaître leurs collections à l’étranger.


« Je pense que, pour les éditeurs québécois, il y a une possibilité importante au niveau du développement à l’international. Ça peut nous permettre d’accéder à des marchés qui sont difficilement accessibles avec des formats tangibles », estime M. Roland Stringer, fondateur et directeur de La montagne secrète, une maison d’édition jeunesse qui propose des albums rassemblant des contes, des chansons et des comptines sur des livres-disques, ainsi que des applications pour téléphones intelligents.


Mais, pour percer de nouveaux marchés, encore faut-il savoir se distinguer du lot, puisque l’offre des librairies virtuelles est vaste et que le risque de se fondre dans la masse est grand. « Le défi, ce n’est pas de placer nos livres chez des libraires numériques, c’est de les faire ressortir de l’ensemble. Tout le travail de libraire n’est pas effectué de la même façon dans une boutique en ligne que dans une librairie. Il y a des mécanismes pour obtenir de la visibilité que nous ne maîtrisons pas encore et que nous allons devoir apprendre à mieux utiliser », souligne M. Stringer, qui prévoit lancer une première collection de livres numériques dynamiques cet automne.

 

Ouverture


Outre la possibilité de conquérir de nouveaux marchés, plusieurs éditeurs jeunesse voient également dans le numérique l’occasion de développer d’intéressants outils pour le milieu scolaire. « À mon avis, le vrai développement est à venir. Il se fera dans l’usage multiplateforme. Du côté scolaire, il y a plusieurs possibilités intéressantes qui s’offriront aux éditeurs aussi. Par exemple, il m’apparaît très clair que le marché du livre éducatif animé à l’usage du préscolaire sera très intéressant à développer dans les années à venir », estime M. Bouchard.


À cela s’ajoute la possibilité de mieux promouvoir, par différents outils, les collections disponibles en format de papier. « Chez nous, on le voit comme un excellent outil de promotion, confie Mme Derome. Nous pensons qu’en utilisant les bonnes stratégies, en étant créatif, en considérant le format numérique comme un complément, ça peut nous permettre de vendre davantage de livres en papier. Certains diront qu’il faut en avoir les moyens, mais je crois vraiment que les éditeurs doivent cesser de craindre le numérique et tenter des expériences. Ça en vaut vraiment le coup. »


Les livres numériques de La courte échelle, de Bayard Canada et des Éditions de l’Isatis sont disponibles dans les pages Internet respectives des éditeurs. Les applications de La montagne secrète sont disponibles dans l’App Store. Pour accéder à la liste complète des titres numériques disponibles au Québec, consultez l’entrepôt numérique de l’Association nationale des éditeurs de livres : http://vitrine.entrepotnumerique.com.

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Collaboratrice