Littérature - « Rien ne sert de combattre la tendance »

Martine Letarte Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les maisons d’édition littéraires et francophones sont en plein virage numérique au Québec et dans le reste du Canada. De plus en plus de titres sont disponibles dans les formats numériques. Chacun y va de sa stratégie et de son modèle d’affaires. Tour d’horizon.

«Le catalogue de Boréal contient près de 2000 titres et environ 350 sont disponibles en format PDF. Environ 120 sont aussi disponibles en format e-Pub, qui est plus malléable », indique Pascal Assathiany, directeur général de Boréal.


Chez Alire, des 180 titres du catalogue, environ 160 sont disponibles en format PDF. Il y en a également 132 qui sont disponibles en format e-Pub. « Les titres qu’on n’a pas, c’est parce qu’on ne peut pas le faire, parce qu’on n’a pas les droits. C’est le cas de certaines traductions ou de certains titres qu’on a rachetés à d’autres », affirme Jean Pettigrew, éditeur et directeur littéraire d’Alire.


Chez Prise de parole, une petite maison d’édition de la francophonie canadienne, un peu plus de 100 titres sont offerts en formats PDF et e-Pub dans un catalogue d’un peu plus de 200 titres. « Il y a encore beaucoup de fichiers en production », indique Stéphane Cormier, coordonnateur du virage numérique chez Prise de parole.


« Nous proposons une centaine de livres numériques sur un catalogue de près de 350 titres », indique pour sa part Gilles Pellerin, directeur littéraire de L’Instant même.


Chacun sa stratégie


Boréal a effectué ses premières ventes d’ouvrages numériques à l’automne 2010. « Nous publions chaque nouveau titre en numérique et, en même temps, nous en profitons pour sortir, autant que faire se peut, l’ensemble de l’oeuvre de l’auteur », affirme Pascal Assathiany. L’objectif est d’arriver à avoir les 2000 livres du catalogue en numérique.


Chez Prise de parole, les premiers titres numériques sont devenus disponibles il y a un an, et l’objectif est aussi d’arriver à offrir tout le catalogue. « Toutes les nouveautés sortent en formats numériques. Pour le reste, on y va avec les auteurs-phares de la maison, et c’est certain que c’est plus facile d’aller de l’avant avec les titres plus récents pour lesquels on a déjà de bons fichiers numériques. Sinon, il faut numériser les pages et c’est plus coûteux », indique Stéphane Cormier, qui vient d’entrer en poste chez Prise de parole pour assurer la cohérence dans le développement du livre numérique.


Alire a pour sa part été l’une des premières maisons d’édition au Québec à offrir ses livres en format numérique. « Nous étions là dès que la première plateforme numérique, Archambault, a ouvert, en août 2009. Nous étions prêts parce que la maison d’édition a été fondée en 1996 et, dès le départ, nous avions prévu dans nos contrats avoir les droits pour le numérique. Pourquoi ? Certains diront que c’est parce que nous faisons de la science-fiction et que nous pensons toujours à l’avenir ! », s’exclame M. Pettigrew.


L’Instant même est aussi, ironiquement, l’une des maisons d’édition pionnières en matière de livre numérique. « Lorsqu’on a commencé à entendre parler du livre numérique, il y a environ quatre ans, je n’étais pas du tout enthousiaste. Je suis à la fin de la cinquantaine et j’aurais bien terminé ma carrière avec le livre en papier. Toutefois, j’ai écouté les gens plus près de la technologie et, en 2009, j’ai signé une entente avec la boîte de diffusion Cyberlibris, de Bruxelles, pour quelques livres », raconte Gilles Pellerin.


L’initiative visait particulièrement les maisons d’enseignement outremer. « Dans des endroits comme la Guadeloupe et la Martinique, l’expédition d’ouvrages coûte une fortune. Grâce au numérique, un professeur peut télécharger un chapitre qu’il paye à la page. Au départ, ces activités étaient minuscules, mais, depuis l’été dernier, on voit une belle croissance », remarque M. Pellerin.


L’instant même publie maintenant en format numérique presque toutes ses nouveautés. « Pour le reste, c’est plus facile pour les livres publiés depuis 2002, puisqu’ils ont un support adéquat », précise M. Pellerin.


 

L’adaptation du modèle d’affaires


Le livre numérique se vend toujours moins cher que le livre en papier. « Il n’y a pas une si grosse différence chez nous. Il n’est pas question de creuser la tombe du livre en papier », affirme Gilles Pellerin.


« Nous vendons le livre numérique environ de 25 à 30 % moins cher, indique M. Assathiany. C’est moins cher à produire puisqu’il n’y a pas de papier, mais il faut s’assurer du respect de la qualité de la mise en pages et de la langue avec les coupures de mots. Puis, il faut payer le diffuseur et le libraire. »


Chez Prise de parole, le livre numérique est aussi vendu environ 25 % moins cher. « Nous surveillons très attentivement l’évolution des prix numériques dans le marché », affirme Stéphane Cormier.


Alire fait les choses autrement. « Nous vendons les livres numériques 40 % moins cher et nous descendons le prix lorsque le livre de poche sort, donc ça va à environ 60 %. En enlevant les coûts d’impression, nous sommes capables d’y arriver. Par contre, si on faisait des livres seulement en numérique, je ne crois pas qu’on y arriverait parce que, en ce moment, les coûts d’édition sont compensés par la version en papier », explique M. Pettigrew.

 

La fin du livre en papier ?


Sommes-nous rendus à envisager la disparition du livre en papier ? « Non, répond Jean Pettigrew. Comme on presse toujours des vinyles, je crois qu’on imprimera toujours des livres, mais en plus petite quantité, pour les amateurs et les projets spéciaux. Le papier reste le meilleur support. Dans ma collection, j’en ai qui datent de 1947 et ils fonctionnent toujours ! »


Par contre, il croit que certains livres en viendront à être publiés de façon numérique seulement. « Je pense à certains titres plus pointus. À des ouvrages de référence aussi, avec l’avantage en format numérique d’avoir l’option « Rechercher » dans le texte. Rien ne sert de combattre la tendance, alors qu’on l’a vue dans le cinéma et la musique. La littérature n’est pas différente », affirme M. Pettigrew.


Pascal Assathiany croit que les éditeurs ne pouvaient fermer les yeux sur le fait que les gens utilisent de plus en plus les tablettes électroniques. « Il fallait se lancer. La demande est plus forte pour les livres numériques dans les vastes territoires où on ne retrouve pas ou peu de librairies. Grâce aux livres numériques, l’accessibilité est accrue. »


« Le marché est en pleine évolution, renchérit Stéphane Cormier. Les ventes de livres numériques représentent encore de petits chiffres, mais la croissance est exponentielle. »


« Je crois, dit Gilles Pellerin, que le livre numérique et le livre en papier agiront en complémentarité. »


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Collaboratrice