De Marque - L’entrepôt numérique dessert autant Apple que la librairie locale

Catherine Lalonde Collaboration spéciale
Photo: ANEL

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

De Marque, c’est le plus gros entrepôt de livres numériques au Québec. Un entrepôt invisible, dématérialisé. L’endroit où les éditeurs déposent les versions électroniques de leurs bouquins, afin que ceux-ci soient disponibles dans le site Internet du plus petit des libraires indépendants comme aux book stores des mégagéants Kobo et Apple. Entrevue avec le vice-président aux services d’édition numériques chez De Marque, Clément Laberge.

Fondé en 1990, De Marque développe d’abord des logiciels et des applications éducatives pour les écoles. Au fil du temps, le groupe se lance plus avant dans la distribution de ressources éducatives. « C’est là que sont survenus les premiers rapprochements avec les éditeurs, autour d’efforts de numérisation de revues comme Cap-aux-Diamants et Protégez-Vous. »


Quand Clément Laberge se joint à De Marque, il arrive de trois ans passés en France à oeuvrer auprès du groupe d’Éditis. « J’avais vu ce que ça impliquait de mettre un système de distribution numérique en place. J’ai proposé à De Marque de s’attaquer à ce dossier. » Au même moment, l’Association nationale des éditeurs de livres énonce le besoin de se lancer sérieusement dans ce marché. « En 2008, poursuit Clément Laberge, on a proposé de monter une infrastructure de distribution de livres numériques collectivement. »


Maintenant, l’entrepôt De Marque accueille quelque 10 000 titres provenant de 110 éditeurs. « Notre démarche, dans notre si petit marché, a suscité de l’intérêt. En France, les groupes Gallimard, La Martinière et Flammarion utilisent la technologie qu’on a développée pour les éditeurs d’ici. En Italie, trois des quatre plus grands groupes d’édition se sont mis ensemble pour monter un entrepôt numérique, avec nos technologies » précise le vice-président.

 

Les « nouveaux » libraires


Les libraires, dans le monde numérique, n’ont plus le monopole de la vente. « Les éditeurs vendent directement dans leurs sites. Certains médias s’y mettent. Apple et Kobo sont des joueurs importants. Tous ces points de vente utilisent des systèmes informatiques différents. De Marque fait en sorte que l’éditeur puisse déposer toutes ses infos à un seul endroit : chez nous. C’est notre boulot de savoir que tel libraire va vouloir recevoir ses métadonnées dans tel format, ou de tenir compte des contraintes techniques d’Apple dans un code, par exemple. Quand on fait bien notre job, on est invisible. »


De Marque doit donc se tenir à la pointe des technologies. « Le stockage sur disque ne coûte presque rien, mais il nous faut un système où une centaine d’éditeurs peuvent se brancher régulièrement pour déposer des fichiers. Les coûts de gestion sont importants, on se doit d’offrir toute une série de webservices très stables. Une douzaine de programmeurs y travaillent à temps plein. »

 

Moyens techniques considérables


Les moyens techniques nécessaires pour donner accès au livre numérique sont considérables. « Si les éditeurs ne se mobilisaient pas rapidement et de façon collective pour se doter de ces moyens, on courrait le risque de devoir remettre l’édition québécoise dans les mains des acteurs étrangers que sont Amazon, Google, Apple, analyse M. Laberge. Il faut défendre la pertinence auprès d’Apple que quelqu’un chez lui, à l’achat de livres, parle français. C’est un défi de lui faire comprendre la valeur de nos textes publiés, qui s’adressent aux acheteurs du petit marché d’ici. Aujourd’hui, la boutique d’Apple fonctionne bien, mais on y trouve en fin de compte seulement une section francophone dans une boutique anglophone. Kobo fait un peu mieux. Mais on est encore très loin d’une vraie librairie en ligne francophone, faite pour les francophones. »

 

Nécessaire promotion


La promotion de la littérature devient donc essentielle. « Les géants forcent pour que les changements se fassent vite, sur un terrain vierge, sans se soucier des gens derrière eux. Les éditeurs doivent acquérir de nouveaux réflexes, en protégeant tout leur monde, parce que l’écosystème du livre ici est fragile. Je pense que les éditeurs, dans de petits marchés naturels, linguistiquement enclavés comme nous, ont tout à gagner avec le numérique. On peut aller là où on était incapable d’aller avec le livre imprimé. Le défi, qui était matériel, est devenu le défi de se faire connaître. »


Et, pour De Marque, maintenant le défi est de tenir différents rythmes en même temps. De répondre à la fois aux libraires indépendants qui débutent dans la Toile, aux grandes chaînes enthousiastes, aux demandes d’Apple, à celles des bibliothèques. « La diversité des besoins, pour des entreprises de tailles très variées, est énorme. Et le client n’est pas neutre : c’est le moment pour les lecteurs de commenter. Ils doivent écrire, critiquer, dire ce qu’ils veulent. Si le lecteur reste dans une position de pur consommateur, en ne cherchant que le livre le plus facilement accessible au plus bas prix, il s’exclut de la création de ce nouvel écosystème. Et il n’a qu’à cliquer pour le faire. Lire en numérique, c’est être partie prenante de l’espace avec l’éditeur et l’auteur. »