Nicolas de Cues et le Coran

Il est difficile d’imaginer ce que représenta pour les contemporains la chute de Constantinople devant les troupes de Mehmed II le 29 mai 1453. Faut-il rappeler que les Grecs la commémorent encore aujourd’hui, pleurant « la seconde mort d’Homère et de Platon » ? L’expression vient de Nicolas de Cues, qui écrivit la même année son grand essai La paix de la foi. Comme Hervé Pasqua le rappelle dans son introduction au traité sur le Coran, Nicolas prenait la pleine mesure de la coupure instituée par cette défaite. L’adversaire est là pour de bon et les intellectuels ont le devoir de penser la paix. Comment faut-il la concevoir ? D’abord en cherchant les règles du dialogue entre les religions : cet idéal de tolérance, qui fera son chemin dans l’Europe moderne jusqu’à Locke, anime l’utopie d’un concile universel où toutes les religions travailleraient ensemble à la paix. C’est le sujet du De pace fidei. Mais le cardinal de Cues fit beaucoup plus.

Lors de son séjour à Constantinople, Nicolas avait pu se plonger dans l’étude du Coran, dont quelques traductions latines étaient déjà disponibles, notamment celle de son ami Jean de Ségovie et celle plus ancienne de Pierre le Vénérable. On les trouve, annotées de sa main, dans sa bibliothèque aujourd’hui conservée à Cues. Intéressé par les thèmes communs du Coran et de la Bible, Nicolas entreprend d’écrire cette Cribatio Alchorani qui vient de paraître en langue française. Achevé en 1461, ce traité part d’une prémisse philosophique admirable : toutes les religions, à travers des signes et des rites différents, recherchent une vérité unique. Elles sont toutes des « approches de Dieu ». Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existe pas de « vraie religion », mais qu’au lieu de partir en croisade, il convient d’étudier et de comprendre les convictions des autres.


Ce Coran tamisé répond à cette ambition généreuse du philosophe : scruter, examiner de près le texte coranique pour montrer sa convergence avec l’Évangile. On peut y distinguer trois mouvements : d’abord, une interprétation charitable du texte, destinée à signaler tout ce qui dans le Coran est compatible avec la foi chrétienne ; ensuite, une exhortation chrétienne à l’endroit des musulmans pour qu’à leur tour ils considèrent la vérité du christianisme ; enfin, une discussion philosophique centrée sur la démonstration de la vérité évangélique. Aucun relativisme ici, mais une forme très neuve d’apologétique : inspiré par l’idéal irénique de son traité antérieur La paix de la foi, Nicolas de Cues veut persuader les musulmans qu’en persécutant les chrétiens, ils se persécutent eux-mêmes, compte tenu de la convergence fondamentale des religions du Livre.


Cette posture de paix, rappelée notamment dans le beau roman de Jean Bédard, tranche avec l’attitude traditionnelle des intellectuels chrétiens envers l’islam, elle met en lumière un désir d’interpréter le Coran selon un idéal de bonne volonté. Nicolas de Cues va très loin dans cette direction, puisqu’il se montre prêt à expliquer certaines erreurs de l’islam par une méconnaissance due au fait que Mahomet n’aurait connu du christianisme que l’hérésie nestorienne présente à La Mecque. Si les musulmans nient la nature divine de Jésus, et ne voient en lui qu’un prophète, leur conception serait inspirée par leur refus de poser un second Dieu. On ne peut en effet que s’accorder avec leur défense d’un monothéisme strict, une interprétation que nous trouvons déjà chez Jean Damascène, le premier lecteur grec et chrétien du Coran lors de l’arrivée des troupes de Mahomet à Damas et qui lui lisait l’arabe.


La publication de cette traduction, accompagnée du texte latin et magnifiquement annotée par Hervé Pasqua, est une pierre blanche sur le chemin d’une histoire du dialogue religieux. On y découvre la richesse de la discussion philosophique et théologique de la Renaissance, alors même que l’Empire byzantin cède la place à l’Empire ottoman, et se coupe de la culture européenne. Les conséquences de cette défaite furent durables, et les efforts du cardinal de Cues furent vains. Comme le rappelle son biographe dans la riche encyclopédie des penseurs rhénans qui vient de paraître, W. Euler, le repli des intellectuels de Constantinople sur Venise consolida la fracture spirituelle qui sépare encore ces deux mondes. Les idéaux de Nicolas demeurèrent vivants et on les retrouve chez Ernst Cassirer, qui leur consacra en 1927 un chef-d’oeuvre (Individu et cosmos dans la philosophie de la Renaissance, trad. fr. Minuit, 1983) et chez Raymond Klibansky, qui édita en 1956 le De pace fidei. On l’est encore plus quand on voit le travail constant et rigoureux d’Hervé Pasqua, véritable passeur en langue française de toute l’oeuvre cusaine. Quelque chose de cet idéal peut-il encore être entendu aujourd’hui ? La lecture de Nicolas nous invite à le penser.