À bout de souffle

D’emblée, Marcel Labine impose son style incisif et sans concession, prouvant de nouveau qu’il est un très grand poète qui ne s’éparpille jamais, qui propose des livres d’une précision fulgurante, sans égarement, tout entier à son projet.


Dès les Tableaux des années oubliées, il s’immisce dans l’enfance des angoisses ou des jeux, révélant les points d’ancrage de ce qui fonde la pensée inquiète. Il sait d’où vient ce questionnement profond qui jouit de l’être, qui trouble la conscience d’un «quotidien insensé à ses yeux / dont il ne gardera tapie / au crâne que l’indignité / du mauvais fils». L’adolescence ensuite, dans L’aire de Broca, moment difficile, moment de rupture qui mène à ce constat radical: «il n’y a qu’un traître s’enfuyant vers les arts », emporté par les livres, déchiré entre Hermann, Sam ou Félice.


Le Montréal actuel s’impose par après comme continuité formelle de «l’angle mort des jeux», loin du moment où «rêver se rêvait». Certes, ce recueil radicalement noir, d’un noir forcené, plein d’une nuit augurale, fouille des lieux migratoires qui vont de la vie percluse à une fin mendiante. « J’ai tracé à jamais / distances et cadastres», dit le poète, comme si la question du comment habiter le monde n’allait jamais trouver de réponse. En ses «derniers gestes d’encre», se référant à un titre de Beckett que cite Labine, on croirait que toujours on va, Cap au pire, alors que les «poèmes se tiennent seuls comme des épitaphes».


La course à laquelle nous convie Marcel Labine est éperdue, elle prend la poésie aux mots et la veut essentielle. Il nous offre ici un recueil magnifique qui nous laisse à bout de souffle devant une parole indispensable et lumineuse, malgré la faillite indubitable du sens de ce vers quoi on va, tous.



Comment vivre?


Au centre de l’oeil, le monde. Comment en saisir les prismes changeants, les troubles et les bonheurs? Deux poètes en ont écrit, se sont écrit à ce propos autour d’un titre, Iris, vision et fleur dans un recueil à double signature. Danielle Fournier d’abord, poète montréalaise qui, de la ville à la mer, scrute les indices qui font battre son coeur. Entre autres, «[elle] chuchote une parole inédite, pleine de mansuétude et miséricordieuse dans laquelle la Voix de Dieu est Verbe et Épiphanie», ou bien encore, «devant l’Église Saint-Paul-Saint-Louis, [elle] se signe au milieu du brouillard».


Femme en quête d’une proximité inquiète, bousculée par les transports des vents comme des êtres. «Parfois elle entre dans la mer - c’est une femme de mer», c’est une femme au «Je, fuyant», c’est une fouineuse de grand chemin, d’écriture. « Elle marche vers sa liberté, chaussures plates qui ne sont pas assorties à son sac à main. » Marcher, mot à mot, à la recherche d’un ancrage, d’un passage qui puisse l’accomplir. «La vie par-dessus la vie dépend des mots», dit-elle. C’est en quelque sorte le pari de cette partie de recueil, empreinte d’une inquiétude latente devant l’inconnu, devant l’absence nette de réponse, poussée qu’elle est par une quête inassouvie.


Quant à Luce Guilbaud, poète vendéenne, elle rallie vents et liquides, avec la même énergie fouisseuse, pénètre aussi dans la ville en quête de mots justes pour en décrire l’impasse. Pays d’ici, pays de France, lieux confondus en une dérive qui cherche ses assises. Voyeuse en quête de la nature, de plantes, de nourritures, d’odeurs et de goûts, d’une efflorescence qui charrie des sentiments, comme toujours. Conviant les saisons urbaines, les passages d’oiseaux, emportant les signes arboricoles jusqu’aux demeures en couleurs, voilà comment la poète bouquette, posant d’abord l’iris au coin de l’oeil. «Le voyage bougé / le geste d’aller de revenir / le pied posé à même l’échange / […] ça passe par les mots par les yeux / par les murs par les vagues / papiers froissés rempart de livres». S’adressant sans doute à Danielle Fournier, Luce Guilbaud conclut: «Un océan entre nos mots / toi et moi nous nous tenons par le livre.»



Collaborateur



LE TOMBEAU OÙ NOUS COURONS


Marcel Labine


Les Herbes rouges


Montréal, 2012, 178 pages



IRIS


Danielle Fournier et Luce Guilbaud


L’Hexagone


Montréal, 2012, 120 pages