Ni homme, ni femme, ni monstre

1968, Croydon Harbour, Labrador. Jessica Blake donne naissance à son premier-né. Deux yeux, un nez, une bouche, parfaits. Quatre membres, dix doigts, dix orteils, blancs comme mie, frais de cette chair de nourrisson. Une petite fente de fille. Et une petite queue et une petite couille de garçon. En inventant le destin intersexuel, mi-homme et mi-femme, de Wayne/Annabel, l’auteure anglophone Kathleen Winter signe un premier roman qui met en question notre façon de poser l’identité. Voici Annabel, ni homme, ni femme, ni monstre.

On recenserait un cas d’hermaphrodisme vrai sur 83 000 naisssances. Selon l’Intersex Society of North America (ISNA), un spécialiste de différentiation des sexes est appelé auprès d’un berceau sur 1500. La nature, elle, floue avec ses fleurs de pommier, ses escargots, ses poissons hamlet « être-ou-ne-pas-être-femme », nos catégories mâle et femelle si marquées. Chez l’humain, flotte autour des êtres intersexués un halo d’érotisme trouble. L’enfant au double sexe d’Hermès et d’Aphrodite rôdait déjà, à l’âge de la mythologie grecque et à l’âge d’Ovide, à l’orée des fantasmes. Il est devenu depuis, plus crûment et plus cliché, ces she-males des sites pornos de la Toile.


« Je suis très intéressée à savoir ce qu’est cette définition de mâle et femelle, explique Kathleen Winter, se forçant à parler, même lentement, même avec un petit vocabulaire, en français. Je suis intéressée par tout le spectre des possibilités entre ces pôles. Les humains sont plus à l’aise avec la dualité. Moi, je suis très à l’aise avec les paradoxes et l’ambiguïté. Je me suis demandé comment quelqu’un pourrait être entre ces deux réalités, entre le mâle et la femelle. »


L’histoire de Wayne/Annabel s’est présentée à elle. « J’écoute, beaucoup, confie l’auteure. Dans les magasins, les cafés, les gens parlent beaucoup. Si on écoute bien, ils nous donnent leurs histoires. J’ai entendu comme ça une histoire vraie d’un bébé hermaphrodite. » Que se passerait-il si vous ne saviez, nouveau parent, répondre à l’éternelle question « C’est un gars ou une fille ? » ?


Pour répondre, Kathleen Winter s’est nourrie à la fois « des textes médicaux, très techniques, que ma fille qui fait ses Women Studies m’a fournis, et des blogues, très touchants, très dramatiques, de gens intersexués. Moi, j’ai rajouté toutes les petites choses de la vie, le quotidien. » L’auteure a ainsi découvert qu’en cas d’hermaphrodisme, c’est un phallomètre, petite règle graduée qui détermine la mâlitude. « Quand un phallus n’atteint pas un centimètre et demi, à sept centièmes de centimètre près…, écrit-elle, quand il est inférieur de sept centièmes à ce critère, nous pratiquons l’ablation des caractéristiques masculines et, plus tard, à l’adolescence, nous sculptons une morphologie féminine. » Et le docteur du roman d’étirer le phallus pour mieux le mesurer. « On dirait une joke, commente Winter. Personne ne peut croire une chose pareille, et pourtant, je ne l’ai pas inventée. »


L’humanité des personnages et la délicatesse de leurs psychologies donnent à Annabel sa force et sa subtilité. « Quand j’écris, je n’essaie pas de contrôler les personnages. J’essaie de les écouter. De les voir, comme si j’étais spectateur de leur vie. C’est pas écrit avec la tête. C’est écrit avec le coeur, l’imagination et l’attente. Et du temps. J’attends les idées. » L’auteure pèse chaque question qu’on lui pose sur son livre, prend le temps de trouver ses mots. Elle apprend, visiblement, encore de son roman.


La narration s’y transmet de personnage en personnage, multiplie les points de vue. Les paysages et la nature du Labrador, et plus tard ceux de Terre-Neuve, sont plus qu’un décor : ils influencent les identités, davantage semble-t-il que l’anatomie brute. Même sous ces horizons, le regard social pèse lourd. La chirurgie s’impose. « Le côté barbare, explique l’auteure sur les cas intersexués réels qu’elle a étudiés, c’est que la possibilité des sensations sexuelles disparaît souvent avec l’opération. Adieu, extase, on veut seulement que tu aies l’air normal. »


Désormais, l’ISNA recommande de choisir pour l’enfant une « étiquette de genre », en lui donnant un nom féminin ou masculin et en choisissant de l’élever comme un garçon ou une fille, mais suggère d’attendre pour toute chirurgie de normalisation que l’enfant soit en âge de comprendre et de prendre lui-même la décision. « J’ai rencontré quelques intersexués qui ont lu le livre. J’avais peur. Peur qu’ils me disent que je n’avais rien compris. Ils ont dit : « Ma vie est ainsi. » On a entendu très, très peu de voix intersexuées. »


Avec la version originale anglaise d’Annabel, Kathleen Winter a été finaliste aux prix Giller, Orange et du Gouverneur général. Elle a signé auparavant des recueils de nouvelles et une demi-douzaine de romans manuscrits qui resteront dans ses tiroirs. « Les écrire était ma façon de faire mon apprentissage », explique l’Anglaise de naissance, Montréalaise par amour depuis trois ans. Les personnages et les ambiances lui viennent naturellement. Elle s’est inspirée du Brooklyn de Colm Toibin (Robert Laffont) pour apprendre la construction romanesque, qui lui vient plus difficilement. Winter s’inspire aussi de Katherine Mansfield, de Virginia Woolf, de George Elliot. « J’ai noté récemment que tous les écrivains et artistes que j’admire sont gais. Jeanette Winterson, Ali Smith, aussi. Je ne sais pas trop quoi en conclure. Est-ce que, comme femme artiste, il vaut mieux ne pas se trouver à l’extrême du spectre de la féminité pour pouvoir vraiment remettre en question ce qu’il faut remettre en question pour produire de l’art puissant ? »

 

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Extrait

« Tandis que, de son côté, il cherche désespérément un moyen de gommer la troublante ambiguïté de leur enfant, elle imagine, elle, ce que serait le fait de vivre avec cette ambiguïté. Elle imagine sa fille à l’âge adulte, une beauté en robe de satin écarlate, dissimulant sous son vêtement ses caractéristiques masculines, prête en cas de nécessité à déployer la puissance du guerrier ou l’agressivité latente d’un homme. Puis elle imagine son fils dans la peau d’un chasseur talentueux et mythique, les seins sanglés sous la veste qui les dissimule, habillé du vert de l’espérance et cachant dans son coeur le coeur secret d’une femme capable de guider ses pas sur la voie de l’intuition et de la psychologie. Chaque fois qu’elle imagine son enfant grandir à l’abri d’une société qui s’érige en juge, elle voit ses moitiés mâle et femelle se complémenter, recélant un pouvoir secret et presque magique. C’est le parcours jusqu’à l’âge adulte qu’elle refuse d’imaginer, toute la dimension sociale - l’école au Labrador, les railleries, le qu’en-dira-t’on […] »

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