Tricentenaire de Jean-Jacques Rousseau – Entre révolution et éducation

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Plusieurs événements ont ou auront lieu un peu partout cette année pour célébrer le 300e anniversaire de la naissance du philosophe Jean-Jacques Rousseau. Le monde du livre s'agite pour rendre hommage au solitaire d'Ermenonville. De nombreuses rééditions ainsi qu'une pléiade d'ouvrages savants permettront à ceux qui le souhaitent de se replonger dans l'univers fascinant de Rousseau. Le tricentenaire offre aussi l'occasion d'une réédition intégrale des œuvres de Rousseau. Outre les formats poche chez Flammarion, toujours publiés avec d'excellents dossiers pour accompagner la lecture du texte, les éditions Slatkine et Honoré Champion rééditeront ses œuvres complètes, un immense travail critique commencé en 2008.

Jusqu'ici, la référence était l'édition de la Pléiade, qui demeure excellente, mais ces nouvelles éditions deviendront vite incontournables. Plusieurs événements ont ou auront lieu un peu partout cette année pour célébrer le 300e anniversaire de la naissance du philosophe Jean-Jacques Rousseau. Le monde du livre s'agite pour rendre hommage au solitaire d'Ermenonville. De nombreuses rééditions ainsi qu'une pléiade d'ouvrages savants permettront à ceux qui le souhaitent de se replonger dans l'univers fascinant de Rousseau. Le tricentenaire offre aussi l'occasion d'une réédition intégrale des oeuvres de Rousseau. Outre les formats poches chez Flammarion, toujours publiés avec d'excellents dossiers pour accompagner la lecture du texte, les éditions Slatkine et Honoré Champion rééditeront ses oeuvres complètes, un immense travail critique commencé en 2008. Jusqu'ici, la référence était l'édition de la Pléiade, qui demeure excellente, mais ces nouvelles éditions deviendront vite incontournables.

Une anecdote connue illustre la règle de conduite adoptée par Rousseau, sinon dans sa vie, du moins dans son oeuvre. Au cours d'une promenade, il est renversé par un gros chien. Blessé, il poursuit néanmoins son chemin à pied, ne voulant en rien céder à l'adversité. «Suivre en tout son penchant sans contrainte», la maxime de Rousseau, se comprend par une volonté de ne pas laisser les hasards de l'existence dicter notre conduite, même si nous ne pouvons les éviter ni les empêcher.

Réduit à quelques formules simplistes, nous avons longtemps lu Rousseau à la manière dont l'estimait son contemporain Voltaire, c'est-à-dire injustement. Dans une lettre datée d'août 1755, Voltaire fait part à Rousseau de ses commentaires à la suite de la lecture du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes. Voltaire y voit «un nouveau livre contre le genre humain». Avec son ironie habituelle, il poursuit: «On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes; il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage.»

Rousseau demanderait l'impossible : un oubli de la civilisation et un retour aux temps primitifs. Rien n'est pourtant plus étranger aux thèses du Discours... Pour Rousseau, la source réelle des inégalités est politique. Si la domination des plus forts résulte d'un artifice ou des caprices du hasard, il est donc possible de la surmonter et d'oeuvrer à la liberté en détruisant toute hiérarchie arbitraire.

Légitimité sociale

L'éducation fait l'objet du plus remarquable texte de Rousseau avec les Confessions: l'Émile. L'éducation est source de légitimité sociale. Sans elle, aucune politique n'est possible à moins de trouver refuge dans une fausse grandeur, conquise par la force et garantie par la servitude. Il faut alors établir des rapports sociaux où chaque personne ne dépendra ni d'un marché ni d'une concurrence, mais d'un juste rapport à soi-même, dépourvu de tout orgueil démesuré et surtout de toute humiliation.

Aucune société décente ne peut s'épanouir sans oeuvrer à l'édification morale de ses membres. La terrible phrase du Contrat social où Rousseau affirme vouloir «forcer les citoyens à être libres» contredit toute son oeuvre si elle n'est pas lue à la lumière de l'Émile. Le thème du livre est le passage à l'état civil. Comment former un individu, un citoyen, qui serait à l'abri de la corruption? Pour le dire autrement, comment enseigner un rapport à autrui sans altérer le rapport à soi-même? Il n'y a pas à en douter, Rousseau s'opposerait à une conception de l'éducation contrainte à coups de sentences et d'injonctions. L'éducation, une valeur au-delà des ordonnances et un antidote à la corruption: peut-il y avoir aujourd'hui suggestion de lecture plus pertinente que l'Émile?

Rousseau et la Révolution


Parmi les publications récentes, un important catalogue d'une belle exposition consacrée au thème de Rousseau et la Révolution française vient de paraître. Cet ouvrage, qui se lit d'une traite, est ponctué de superbes gravures d'époque et montre toute la portée des oeuvres de Rousseau à la fin du xviiie siècle. Il fut une icône de la Révolution au sens propre — l'image du penseur fut reproduite tant et plus, et sous les formes les plus diverses — et au sens figuré, car ses textes offraient le vocabulaire et l'argumentation de la pensée en mouvement des révolutionnaires, dont la violence de la Terreur a masqué la complexité.

L'oeuvre de Rousseau est à la fois le champ de bataille et le lexique de la Révolution française. Un exemple est la critique rousseauiste de la représentation publique, qui conduit à la thèse de la volonté générale. Une telle vision des choses impliquerait l'impossibilité d'une délibération des points de vue, car la volonté générale, dit Rousseau, «ne peut errer», ce qui condamne en principe l'existence même des clubs politiques, comme celui des Cordeliers ou celui des Jacobins. En revanche, la notion d'opinion publique suppose le consentement des citoyens aux lois, sans lesquelles elles perdent toute légitimité, ce qui implique le retour à la notion de moeurs, et à l'intériorité morale propre à chaque personne.

Rousseau est l'auteur d'une oeuvre qui a traversé les siècles, mais dont le succès a fait oublier le sens réel de son propos. Il s'agit de l'un des plus beaux voyages intellectuels qui soient, dans la lignée de cette noble tradition où se rencontrent littérature et philosophie.

On consultera avec profit le site de l'exposition consacrée à Rousseau et la Révolution: http://www.assemblee-nationale.fr/13/evenements/expo-rousseau.asp

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Collaborateur du Devoir

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Rousseau et la Révolution

Sous la direction de Bruno Bernardi
Gallimard
Paris, 2012, 241 pages

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Rousseau

Oeuvres complètes
Sous la direction de Raymond Trousson et Frédéric S. Eigeldinger
Éditions Slatkine et Honoré Champion
24 volumes

(L'édition complète est disponible à compter du 28 juin 2012, date anniversaire de la naissance de l'écrivain, en version reliée, brochée et électronique)
14 commentaires
  • democratiescolairequebec - Inscrit 21 avril 2012 08 h 43

    Journées mémorables Voltaire, Rousseau, Spinoza... Gaïa !!! Éducation !!! Démocratie !!!

    MAIS,
    Étudiants : tâchez de distinguer "qui est qui" lorsque vous êtes dans la rue ? "des groupuscules d'anarchistes" se faufilent parmi vous : et qui est content ? le gouvernement.... tout passe sur votre dos, désolant..... La police intervient...... AELIÉS de l'Université Laval viennent tout juste de voter pour la grève générale prévue pour lundi prochain. Demeurez pacifistes..... "sachez qui est qui parmi vous !" ils sont payés ou ils y vont de leur propre chef, ça fait l'affaire de vous savez qui ! Prudence et discernement !
    Je suis prudente maintenant dans mes écrits, mercredi : j'ai commenté 4 articles sur LE DEVOIR..... "ils ont tous et toujours été conformes......." un mémo de la part du journal : un de mes commentaires avait été ciblé "comme désobligeant.... lequel ?" est-ce pour Simon Durivage : on dit : Monsieur Gabriel Nadeau Dubois..... ou l'autre article : sur lequel Marie-Paule Girard avait réagi en faveur : vous souvenez-vous des années 1970 ? 1995 ? et cette année 2012 : où des casseurs s'intègraient au groupe pacifique d'étudiants pour violenter le groupe : casses, incendies, graffitis...... dans mon temps : c'était enlèvement.... meurtre...... quels souvenirs douleureux....... tout cela : au nom de causes honnêtes que les autorités remettent de leur bord à leur façon. PACIFISME, SÉRÉNITÉ et VISAGES À DÉCOUVERTS svp. Hors les "cagoulés noirs" !!! Alice Couture, retraité de l'Éducation.

  • Jean de Cuir - Abonné 21 avril 2012 09 h 21

    Former!

    Merci pour votre article. Une question clé est bien celle-ci : "Comment former un individu, un citoyen, qui serait à l'abri de la corruption? Pour le dire autrement, comment enseigner un rapport à autrui sans altérer le rapport à soi-même?" Une somme en 2 tomes vient de paraître sur la question du rapport à autrui. La Règle d'or. Histoire d'une maxime morale universelle,
    d'Olivier du Roy, Paris, Cerf, " Patrimoines ", 2 tomes, 906 p., et 610 p. Former un citoyen, c'est à dire rendre apte la personne à entrer dans un rapport de réciprocité qui permet entre autres la négociation des ententes pour coexister ensemble et définir ce qui est compris sous le " bien commun".

  • France Marcotte - Abonnée 21 avril 2012 10 h 06

    Retour sur image

    Taire évidemment que Rousseau, comme tant d'autres philosophes avant et après lui, quand il parle de l'égalité entre les hommes, cela inclut tous les humains...sauf les femmes qu'on continuait sans cas de conscience à traiter comme des chiens.

    Mais n'est-ce pas par un gros chien que le penseur a été renversé au cours d'une promenade aussi instructive que l'incident de Newton et sa pomme? Dommage qu'il en ait conclu simplement qu'il fallait «Suivre en tout son penchant sans contrainte».

    Il aurait pu en tirer une toute autre leçon car les chiens ont la vie dure.

  • Nestor Turcotte - Inscrit 21 avril 2012 10 h 59

    Rousseau le boycottage étudiants

    En 1765, à Strasbourg, un certain monsieur Angar se fait présenter à J.J.Rousseau pour lui dire: «Vous voyez, monsieur, un homme qui élève son fils suivant les principes qu'il a eu le bonheur de puiser dans votre ÉMILE. - Tant pis, monsieur, dit Rousseau, pour vous et votre fils ! »

    Rousseau suppose les hommes en «acte pur d'humanité», comme le dit un grand philosophe français. Dès lors les solutions viennent toutes seules.

    Êtes-vous en peine du gouvernement meilleur? C'est celui qui est destiné à «des parfaits». C'est là tout le sophisme rousseauiste. Le gouvernement parfait est par définition, le gouvernement de «sujets parfaits».

    Au contraire le gouvernement comme tel est d'autant plus parfait qu'il réussit à ordonner au «bien commun des sujets plus imparfaits».

    Comme la notion de bien commun est inconnue de la très grand majorité des gens, ces derniers croient qu'en changeant les structures, les personnes, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il faut plus que cela. Il faut sortir du rêve et se coller le nez sur la réalité. Et la réalité, c'est que la pure humanité n'existe pas, comme le croit Rousseau, et qu'elle n'existera jamais - (à suivre)

  • Nestor Turcotte - Inscrit 21 avril 2012 11 h 11

    La révélation du bois de Vincennes

    Rousseau découvre, lors de cette révélation, le dogme de la BONTÉ NATURELLE. Le CONTRAT SOCIAL est né. Le mythe de la NATURE qui engendre le mythe de la LIBERTÉ. L'homme est né libre (un sauvage dans le bois).

    Autrement dit, l'état de liberté ou de souveraine indépendance est l'état primitif dont l'essence de l'homme et l'ordination divine exigent le maintien et la restitution.

    Dès lors, aucune sorte de soumission à un maître ou de domination sur un sujet n'est admissible.

    Pour les philosophes antérieurs à Rousseau, l'état d'innoncence aurait comporté cette sorte de domination sur des hommes libres qui consiste à les diriger vers le BIEN COMMUN, «parce que l'homme est naturellement social, et parce que la vie sociale est impossible sans quelqu'un qui préside pour tendre au bien commun, et, parce que d'autre part, il est normal de soi que si un homme est éminent en justice et en science, il serve à l'utilité des autres, c'est-à-dire qu'il commande.

    Pour Rousseau, tout au contraire, cette sorte de domination est exclue par la nature. L'homme étant créé libre, toute soumission quelle qu'elle soit à l'autorité d'un homme est contraire à la nature . (à suivre)