Vers l'animal post-humain?

<div>
	Thespian, un robot humanoïde, communique avec des visiteurs au cours d’une exposition. Mais le rêve du parfait robot vient avec ses propres démons, comme l’évoquent plusieurs philosophes.</div>
Photo: Agence Reuters Baz Ratner
Thespian, un robot humanoïde, communique avec des visiteurs au cours d’une exposition. Mais le rêve du parfait robot vient avec ses propres démons, comme l’évoquent plusieurs philosophes.

Pour bien mesurer la situation qu'entreprend de décrire ce livre, il faut imaginer que nous pourrions le lire vingt années plus tôt: ignorant ce que nous connaissons à présent, il nous apparaîtrait comme un répertoire fantaisiste d'utopies technologiques dangereuses, mais heureusement confinées dans un monde de fiction. Ces quelques années auront été pourtant tout ce qui aura été nécessaire pour que ces fantaisies prennent forme. Si maintenant nous faisons l'hypothèse inverse, et que nous imaginions lire ce livre dans vingt ans, nous serons inévitablement amenés à considérer ces «révolutions» stupéfiantes comme de banales préfigurations.

Journalistes chevronnés et spécialistes de philosophie, les deux auteurs ont regroupé en une suite de rubriques, allant du corps régénéré à la vie en société, les domaines où des avancées importantes sont en cours. Par exemple, où en sommes-nous de la capacité de reproduire la vie en laboratoire? Sommes-nous sur le point de pouvoir transplanter des capacités génétiques modifiées pour l'être humain? Pour chacun des domaines, les auteurs proposent des entretiens avec les chercheurs qui se trouvent aux avant-postes de la recherche, mais aussi avec des philosophes qui jettent un regard critique sur les hypothèses développées dans les centres où ces innovations sont élaborées. Le portrait qui en résulte n'est rien moins que fascinant et inquiétant.

Il n'est aucunement nécessaire d'être soi-même savant pour suivre la discussion, mais il devient rapidement impératif de maîtriser quelques bases si on veut juger de la plausibilité des projections mises en avant ou critiquer les appareils théoriques des uns et des autres. La question de savoir si les technologies peuvent «transformer» la nature humaine reçoit dans ce livre plusieurs réponses différentes, la plus fréquente étant que, au regard des savants, l'humain n'existe pas de manière intemporelle et que les philosophes ont tendance à soutenir qu'il y a une essence qui résiste au-delà de toutes les transformations culturelles. Les constats de départ de ces enquêtes tiennent compte de ces divergences, mais selon les personnes interrogées, la notion de post-humanité apparaît comme une évidence ou au contraire comme une aberration. La jonction de la science et de la philosophie demeure malaisée, mais chacun reconnaît que c'est le seul chemin possible.

Les questions abordées chevauchent plusieurs domaines. Le livre s'ouvre sur la question de la différence entre le naturel et l'artificiel: un être humain entièrement recomposé d'éléments artificiels fonctionnels serait-il encore un être humain? L'extension des nanotechnologies laisse entrevoir, selon le physicien Étienne Klein, une hybridation. Quelles en seraient les conséquences? Comme pour la plupart des chercheurs interrogés ici, la réponse pourrait être dramatique. Par exemple, on pourrait voir se développer deux types d'êtres humains: ceux que la technologie modifie profondément, ceux qu'elle n'atteint pas. La recherche de la performance maximale, associée au désir d'immortalité qui paraît à plusieurs un projet réaliste, donne une dimension superlative à tout ce qui concerne les greffes, les implants de toute nature. Marcel Gauchet, premier philosophe à intervenir, parle d'une «mutation anthropologique», affectant principalement la représentation de soi-même et l'expérience subjective d'un corps transformable infiniment.

Science et éthique, un dialogue nécessaire

À la fabrique du corps, on peut juxtaposer l'intervention sur les mécanismes de la pensée. La recherche donne ici le vertige, et on rencontre quelques docteurs Folamour, comme le professeur Freeman Dyson, qui évoque sans ciller la fusion de l'homme et de la machine. Mais le rêve du parfait robot vient avec ses propres démons, comme l'évoquent plusieurs philosophes sceptiques sur le réalisme d'un projet de recherche qui pourrait conduire à une société de maîtres et d'esclaves. On trouvera un peu de réconfort dans les propos de Jean-Michel Besnier, fin critique du démiurgisme technique contemporain, qui associe cette frénésie à une dépression face aux échecs moraux et politiques du siècle dernier. Pareillement, Jean-Pierre Dupuy, interrogé sur cette rupture avec l'humain naturel, cite Hannah Arendt et critique ce rêve d'auto-engendrement. Mais devant les travaux sur la digitalisation de la mémoire vivante, ou sur la reproduction de toutes les activités du cerveau dans des artefacts, on peut penser que le recours aux humanistes n'offrira pas longtemps un rempart efficace.

L'enquête ne se limite pas aux avancées des sciences naturelles et cognitives, elle s'étend en effet aux modes de vie et aux conséquences morales de l'innovation technologique. Amartya Sen, critique de l'économie mondialisée, livre ici un plaidoyer très senti pour un développement respectueux de l'humain. Comment réagir à la déshumanisation qui résulte des technologies de la communication et du management? Sa pensée des «capacités humaines» peut-elle s'opposer à cette économie du capital humain qui transforme des sociétés entières en fourmilières? Peter Sloterdijk et Jürgen Habermas offrent eux aussi un propos critique de l'eugénisme et s'inquiètent du soutien spontané de la recherche à toute amélioration anticipée produite par la technologie. Habermas pense que la tradition politique saura résister aux utopies inutiles des «technofreaks» et il ne propose rien de moins qu'une éthique de l'espèce humaine.

Par la richesse des enquêtes menées sur la recherche, mais peut-être surtout par la qualité des entretiens avec des philosophes, ce livre offre un parcours indispensable dans le nouveau laboratoire de l'humanité. Au rythme où vont les choses, les questions qu'on y trouve ne risquent pas de disparaître et telle est sans doute la vraie réponse à l'inquiétude sur l'essence de l'humain.

***

Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 22 avril 2012 09 h 37

    Des particules déplacées dans le grand cosmos

    Avant d'etre post humain il faudrait bien commencer par etre humain, ce dont je ne suis pas sur. Ma conviction profonde est que nous sommes des pré pour tres tres longtemps. Pourquoi faudrait-il que la matiere est une destinée autre que sa propre destinée. Le hasard a voulu que nous soyons apparus, mais ca aurait pu ne jamais arriver. Et quand je parle de nous je parle d'un phénomene tres fugace qui consiste a se souvenir, a se rappeler, a garder une empreinte laissée par la matiere, Mais je ne crois pas qu'il faille y attribuer une signification plus importante que celle qu'elle est vraiment, c'est-a-dire des particules électriques ayant été déplacées, dans le grand cosmos

  • Denis Paquette - Abonné 22 avril 2012 10 h 17

    Celui de mes semblables

    Bon, ceci dit, ca nous enlève rien, au contraire, ca nous condamnent a etre courageux. Quelle responsabilité, pas de dieux, pas de sauveurs, si ce n'est notre petite mémoire, et de pouvoir ce dire, je me souviens, et apprendre de nos erreurs. Voila, s'il y a un post ou un plus humains, c'est ce regard porté en périphérie, depuis des millénaires et qui fait dire a certains humains, qu'est ce que je pourrais faire pour améliorer mon sort et peut etre celui de mes semblables