Entretien - Véronique Ovaldé, un besoin de consolation et de gaieté

Infatigable lectrice et éditrice, Véronique Ovaldé écrit depuis sa jeunesse. Le sommeil des poissons la lance en 2000, à 28 ans. Depuis, les prix se sont succédé, tant la fluidité de sa narration capte aussi bien les amateurs de fiction sans recette que les âmes d'enfant. Des vies d'oiseaux est son septième roman, d'une grande tendresse, publié aux éditions de l'Olivier. Rencontre, à l'occasion du Salon du livre de Québec.

Des vies d'oiseaux ressemble à un conte exotique, où tout finit bien. Pourtant, Véronique Ovaldé y a disposé des pièges, cages métaphoriques, comme une cruelle scène de chasse entre un père et un fils, chaos dont les conséquences font basculer la vie des personnages concernés. «Il ne s'agit pas exactement pour moi d'écrire des contes, précise la romancière, au regard franc et à la phrase sûre, même si j'en ai lu beaucoup, à un âge où l'écriture s'est fixée. Mes personnages ne sont pas stéréotypés, car je m'attache au détail de leurs sensations, à ce qu'ils vivent en dehors des schémas fixés du conte. Il est vrai que mes histoires ont une fin heureuse, avec des nuances, car j'aime laisser planer le doute et créer une ambiguïté sur la réalité, qui sont ceux-là mêmes de la vie.»

Dans ce conte pour adultes, il est vrai qu'on trouve des secrets et des actes fous, tour à tour des femmes transparentes, fortes ou étouffées, qui ne savent plus aimer, et des hommes lourds, mauvais, comme justes et magnétiques. Entre tendresse et fantaisie, cette narration fait jaillir, de nulle part et de partout, mais surtout de la nuit, des personnages marginaux qui entraînent le lecteur dans l'ivresse de la libération.

Pourquoi situez-vous vos deux derniers romans, Ce que je sais de Vera Candida et Des vies d'oiseaux, en Amérique centrale ou du Sud?

Une partie de ma famille est partie là-bas; j'ai entendu leurs histoires dès mon enfance et j'ai fréquenté beaucoup de Sud-Américains à Paris, où je vis. Ils m'ont fourni quantité d'anecdotes et de témoignages, et informée sur la réalité politique. J'ai écouté, observé, pris des notes grâce à eux; je puise également dans d'innombrables romans et dans l'actualité. Tout me sert, enregistré dans ma mémoire, et vient faire l'unité d'un livre.

Je ne suis allée ni au Chili ni en Argentine, mais je lis beaucoup de romans hispanophones. Au moment d'écrire, c'est là, nourri par l'observation d'une personne qui passe; j'ignore où je vais, mais je connais mes personnages en action. Je saisis ce qui me vient à l'esprit, la réminiscence d'une scène fictive, un nom propre ici, une impression là, le déclenchement de l'instant et la logique du personnage là où je l'ai placé. Je suis touchée lorsqu'un lecteur reconnaît ce lieu, alors qu'il vient de mon imagination.

Vos romans se situent entre le vraisemblable et le rêve. Pensez-vous qu'un roman puisse changer la vie?

Un roman peut sembler futile, mais j'ai toujours vécu dans la fiction. Cet horizon vaste fait mieux saisir ce qui nous entoure, de près ou de loin. Il m'arrive de douter, comme tout écrivain; mais je crois à cette phrase de Faulkner: on écrit à travers un mur, dans l'obscurité. Quand je commence un roman, je n'ai pas de projet, je n'y démontre rien. Je jubile quand mes personnages prennent forme, car je vis avec eux: je les vois, les entends, les raconte avec la précision de leurs sensations, même si mon système d'écriture est une activité enfantine, soutenue par une longue suite d'exercices. Par exemple, les odeurs m'importent: depuis toujours, je me suis efforcée de mettre des mots sur l'impalpable, et maintenant ils me viennent naturellement, dans des scènes qui frôlent ce qu'on attend, puis qui s'en écartent.

Jean Ricardou disait que le roman, depuis les années soixante, est l'aventure d'u-ne écriture plus que l'écriture d'aventures. Comment les mots vous entraînent-ils dans la fiction?

C'est bien là l'essentiel, développer ce texte qui vous prend toute votre vie, auquel vous pensez sans cesse au quotidien, qui vous accompagne en permanence. Nathalie Sarraute disait qu'il faut être précis pour écrire un roman. Je me raconte donc l'histoire que j'écris, en accordant autant d'importance aux personnages secondaires qu'aux principaux, parce que je connais toute leur vie et que leurs interférences éclairent ceux-ci de plus en plus. Chacun est une partie de ma pensée.

Votre narration agile se double d'un humour cons-tant. Quelles sont ces deux voix qui se répondent, l'une sérieuse et dramatique, l'autre moqueuse, rieuse et distancée?

C'est ma manière d'écrire, ce dialogue théâtral avec mes créatures. Je trouve qu'elles exagèrent, je les malmène, entre l'enfermement dont elles se défont et la domination qui les accable. Les rapports sociaux m'intéressent, les ogres comme la liberté des jeunes gens, l'amitié forte entre les adolescentes, les êtres matures qui dévoilent leur vraie nature. Mes romans font alterner la transparence et l'ombre, la prison de verre et le monde, le haut et le bas, la richesse et la misère, l'amour et la violence. Comment l'un passe à l'autre est un ressort puissant: il y a des passages symboliques, mais aussi des déplacements involontaires, explosifs, merveilleux. Loin d'être de simples contrastes, ils dévoilent la transformation de l'intimité. J'en ai conscience.

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Collaboratrice du Devoir