La famille sans compter

Repas en famille chez Adrien Laberge a? Cha?teauguay, 1950.
Photo: Omer Beaudoin Bibliothèque et archives nationales du Québec Repas en famille chez Adrien Laberge a? Cha?teauguay, 1950.

Dans une vieille chanson de Claude Gauthier, une de ses plus belles, il dit: «Je suis de dix enfants à table, je suis de janvier sous zéro.» Est-ce donc parce qu'à l'époque il faisait si froid en hiver qu'on voyait tant d'enfants pousser dans les ruelles de nos étés?

De la fin du XIXe siècle jusqu'en 1950, la fécondité des Canadiennes françaises demeure «la plus forte des sociétés occidentales», soutient l'ethnologue Suzanne Marchand dans Partir pour la famille. Une histoire de la fécondité, des grossesses, des accouchements et des familles au Québec. Et cela ne tient pas qu'aux longueurs de l'hiver. Comment expliquer la vie et les habitudes qui conduisent à tant de naissances?

Dans son riche travail, l'ethnologue cherche à rendre compte des sentiments de ces générations du XXe siècle à la descendance nombreuse. Pour ce faire, elle tente de cerner leurs espoirs, leurs craintes et leurs souffrances à travers le récit de leur vie, de leurs coutumes et des habitudes de l'époque liées à l'édification des familles.

On connaît bien sûr le rôle joué par l'Église catholique dans l'encouragement à procréer. Si «Dieu bénit ceux qui s'aiment», comme le chante Piaf, il semble qu'au Québec Dieu bénisse surtout ceux qui ont des enfants!

Le poids de l'Église n'explique cependant pas tout. Car même au temps de la très forte prégnance de l'Église, le taux de natalité va diminuant. Au début du XXe siècle, une famille québécoise sur cinq compte au moins dix enfants. Mais les femmes nées en 1903 et qui se marient seront 13 % à accoucher de 10 enfants ou plus. Celles nées dix ans plus tard ne seront plus que 7,6 % à en avoir le même nombre. Puis, en 1957, c'est-à-dire avant l'apparition de la pilule anticonceptionnelle et la mise en place de nouveaux rapports sociaux sous la poussée de la génération du baby-boom, le taux de fécondité chute de façon draconienne. Mais c'est là une autre histoire...

L'Église, alors moins catholique que nationale, pèse comme une chape de plomb, relayée en quelque sorte dans ses volontés jusque dans le système judiciaire. À compter de 1892, le Code criminel interdit au Canada de distribuer de l'information qui vise à faire connaître des moyens de limiter les naissances.

Interdites ou pas, les pratiques visant à contrôler les naissances, bien qu'encore très sommaires, se répandent à n'en pas douter. La méthode Ogino-Knaus, qui consiste à suivre le cycle menstruel grâce à un calendrier, gagne en popularité. Aussi bien dire que la loi votée au Parlement pour empêcher le contrôle des naissances ne franchit pas aisément le seuil d'une chambre à coucher.

Le discours officiel de l'Église et de l'État fait ombre sur une partie de la réalité historique qu'éclairent pourtant les chiffres. Une enquête conduite en 1971 montre par exemple que 19 % des femmes nées entre 1911 et 1915 avaient eu recours à la contraception. Or, chez celles nées entre 1921 et 1925, le taux grimpe à 47 %. À la génération suivante, celle des femmes nées entre 1931 et 1935, l'enquête révèle que 64 % ont eu recours à des modes de contraception. L'image polémique et grossière de la «truie» canadienne-française employée par l'écrivain Mordecai Richler pour décrire la natalité ne tient évidemment pas la route, d'aucune manière...

Procréer?

L'incroyable popularité des jumelles Dionne dans l'univers médiatique des années 1930 manifeste un culte évident pour la natalité. Mais si la fécondité est très valorisée par toute la société canadienne-française, cela ne signifie pas pour autant que tous les couples souhaitaient procréer. La proportion des femmes n'ayant qu'un ou deux enfants va croissant au début du xxe siècle. De plus, les familles qui souffrent de la pauvreté ne souhaitent pas spécialement la naissance, voire la survie d'un nouveau-né.

Selon le sociologue américain Horace Miner — à qui le cinéaste Bernard Émond a consacré un beau film —, les femmes de Saint-Denis-de-Kamouraska, comme toutes leurs soeurs canadiennes-françaises, vivent dans la crainte permanente de se trouver à nouveau enceintes.

Bien souvent, les hommes ne sont pas plus heureux que leur épouse à l'annonce d'une naissance prochaine. Une bouche de plus à nourrir suppose de travailler davantage pour obtenir de quoi faire survivre tout le monde. Évidemment, l'absence de mécanisation des travaux agricoles permet d'employer de nouveaux bras aux travaux des champs et de la ferme. Mais à la ville? Et comment même envisager d'éduquer toute cette marmaille?

Les orphelins

En périphérie des questions de fond relatives aux naissances nombreuses, Suzanne Marchand s'intéresse aussi aux coutumes liées à la procréation. Elle parle notamment du sachet de sel placé dans les poches de pantalon des jeunes maris afin d'éloigner l'impuissance. Elle examine aussi le rituel qui consiste à lancer du riz et des confettis à la sortie des mariages, gestes censés eux aussi favoriser les naissances, tout comme la quête, le jour du mariage, réalisée dans une chaussure volée.

Si par malheur, malgré toutes ces précautions, l'enfant n'arrive pas à la suite des premiers ébats du couple, il existe plusieurs avenues possibles, notamment des ceintures électriques brevetées qui, grâce à un harnachement des testicules, promettent au patient de retrouver une vigueur perdue. Du moins en théorie.

Pour les couples qui, malgré tout, ne réussissent pas à avoir d'enfant, l'adoption est une avenue encouragée. D'ailleurs, les crèches sont remplies à pleine capacité. Elles permettent une triste régulation du flux des naissances illégitimes aux yeux de l'Église. À Montréal, à Québec et ailleurs, les filles mères y abandonnent leurs poupons par milliers. À Québec, la seule crèche du Saint-Vincent-de-Paul accueille 38 672 orphelins entre 1901 et 1972, dont une majorité de garçons, semble-t-il. Sur une photo de crèche datée de 1932 et reproduite dans le livre, on distingue parmi quinze bambins une petite fille noire au regard lointain, comme ses camarades d'infortune.

Adopter permet d'espérer une descendance et de s'assurer d'un «bâton de vieillesse». Ce n'est pas une affaire strictement désintéressée, explique Suzanne Marchand. En témoigne une expression courante: «Ce que je donne à cet enfant, il me le rendra au centuple.»

Cacher ces bébés

Cependant, la sexualité est frappée d'interdit. Même les vêtements de maternité sont vendus à titre d'obscures «merveilles de camouflage charmant pour future maman», selon le libellé d'une publicité d'époque.

Dans les années 1930, les médecins ne s'opposent toujours pas à l'utilisation de gaines et de corsets, proposés par dizaines dans les grands magasins, pour tenter de «corriger» les silhouettes des femmes enceintes. Cachez mesdames cet enfant qu'on ne saurait voir! «Et lorsqu'il devenait de plus en plus difficile de ne rien laisser paraître», explique Suzanne Marchand, les femmes «ne sortaient plus, pour ne pas choquer ou offenser leur entourage».

La naissance elle-même pose problème. Comment parler de cet enfant qui doit naître bientôt? On utilise des expressions comme «partir en famille», «attendre du nouveau» ou «attendre les Sauvages».

Les autres enfants de la famille ignorent d'ordinaire tout d'une naissance prochaine. Le langage se couvre d'une pudeur extrême, même lorsque vient le temps d'annoncer une naissance prochaine. On peut alors lire des phrases de ce genre que rapporte Suzanne Marchand: «Nous avons commandé une belle grosse poupée chez Eaton pour le printemps.» Comprenne qui pourra!

Suzanne Marchand a fouillé différents fonds d'archives. Elle a compulsé patiemment des résultats d'enquêtes, puis disséqué des autobiographies et des documents privés afin d'essayer de mieux comprendre les rapports entretenus par toute une société à l'égard des naissances. De tout cela a résulté une thèse de laquelle est issu ce livre, qui sent encore un peu le travail universitaire, mais qui se révèle néanmoins une lecture passionnante.

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