Michel Vézina ou écrire pour naître

Chez Michel Ve?zina, l’e?criture et la lecture, son envers indispensable, bravent la mort et mettent au monde l’homme qu’il a toujours voulu e?tre de?sespe?re?ment. <br />
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Photo: Julie Gauthier Chez Michel Ve?zina, l’e?criture et la lecture, son envers indispensable, bravent la mort et mettent au monde l’homme qu’il a toujours voulu e?tre de?sespe?re?ment.

Lorsqu'il travaillait à l'hebdomadaire montréalais Ici (disparu en 2009), le romancier Michel Vézina, directeur de la maison d'édition Coups de tête, interviewa Hubert Mingarelli. Le romancier français lui confia: «J'écris pour un ami qui s'est enlevé la vie la veille de mon mariage...» Vézina eut un choc: «J'ai tout de suite compris que j'écrivais aussi pour un ami mort, un ami suicidé.» C'était André Fortin, mais l'écrivain refusait de l'appeler Dédé...

Dans son essai aussi passionné que passionnant sur le besoin et l'art d'écrire, intitulé Attraper un dindon sauvage au lasso, Vézina explique: «J'étais content de son succès, mais je me foutais de la vedette, du personnage public. Quand André est mort, c'est un ami proche et intime que j'ai perdu.» Et, depuis ce jour, il établit un lien essentiel entre l'écriture et deux contraires qui, pour lui, la rendent enivrante: la vie et la mort.

Il est difficile de concevoir un livre aussi cru et aussi poignant sur un seul verbe: écrire. Pas tant à cause des idées qu'il exprime ou de l'histoire très personnelle, très révélatrice, qu'il raconte qu'à cause du style qui devient cri, rire, tragédie, musique. Un exemple: «Attraper un dindon sauvage au lasso est impossible. Comme écrire.»

Mais pourquoi? L'explication correspond au rythme des pages: «La seule image qui vaudra la peine qu'on l'écrive n'existera jamais assez longtemps pour qu'on la saisisse. Et qu'au moment même où nous l'aurons, nous serons morts.» Tour à tour punk, clown, cracheur de feu, éclairagiste, comédien forain, cinéaste d'occasion, le natif de Rimouski qui aura bientôt 52 ans affirme écrire «depuis toujours», mais avoue qu'il a pris beaucoup de temps à se reconnaître comme un écrivain.

Pouvait-il en être autrement lorsque, aujourd'hui, la maturité, l'amour, la souffrance et l'ivresse lui dictent une définition inimitable? La voici: «Pourquoi écrire, si ce n'est que pour faire imaginer mieux sa propre existence — ce qui commence à fleurer la prétention christique —, pour nous mener à la pure conviction que nous sommes plus grands encore que notre potentiel destructeur?»

Braver la mort

Chez Vézina, l'écriture et la lecture, son envers indispensable, bravent la mort et mettent au monde l'homme qu'il a toujours voulu être désespérément. Elles changent l'existence en la rendant vivable. Le suicide de son ami André en 2000 est arrivé trop tôt pour qu'un élan vital ne se cache pas au creux de la profonde blessure du deuil.

«Je sais aujourd'hui, nous apprend-il, que si j'étais devenu un écrivain avant cette époque, que si j'avais eu l'impression de m'être réalisé par l'écriture, je n'aurais probablement pas hésité: je serais mort.» Autrefois, il se voyait «aventurier de l'expérience perdue». Maintenant, Vézina redonne à l'écriture un sens oublié, dédaigné: celui de la chaleur humaine.

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Collaborateur du Devoir