Vadeboncoeur, entre l'inédit et le retard

Pierre Vadeboncœur, figure majeure du syndicalisme et de la vie intellectuelle québécoise (1920-2010)<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pierre Vadeboncœur, figure majeure du syndicalisme et de la vie intellectuelle québécoise (1920-2010)

Deux ans après sa mort, le regretté Pierre Vadeboncœur (1920-2010), grande figure montréalaise du syndicalisme, à la CSN jusqu'à sa retraite en 1975, et de la vie intellectuelle, en tant qu'essayiste prolifique jusqu'à la fin, suscite plus que jamais de l'intérêt. Un jeune chercheur, Jonathan Livernois, vient de lui consacrer une biographie qui retrace le cours d'une pensée dont le progressisme éloquent n'exclut pas une surprenante sinuosité.

Son étude substantielle paraît parallèlement à d'autres livres reliés au sujet: de Pierre Vadeboncoeur, Petite comédie humaine, croquis présentés par Réjean Beaudoin (Del Busso), un recueil posthume de dessins incisifs exécutés par l'écrivain; du même Réjean Beaudoin, critique littéraire, D'un royaume à l'autre, essai sur Vadeboncoeur (Leméac); Une amitié improbable, sa correspondance avec Jean-Marc Piotte (Lux). Mais ces livres ne renouvellent pas autant notre connaissance du maître de l'introspection que le travail de Livernois.

Dans La ligne du risque (1963), livre phare de la Révolution tranquille, Vadeboncoeur écrit: «Le passé devra être dénoncé au nom de l'avenir.» En 1978, dans Les deux royaumes, l'interprète de l'évolution québécoise déclare: «Pour le malheur du projet socialiste, on a adopté, à gauche, cet esprit sans mémoire et l'on en est empoisonné.» Que s'est-il passé? Dans Un moderne à rebours, Livernois explique l'impensable.

Très conscient que, chez l'admirateur de la France littéraire d'autrefois, Charles Péguy (1873-1914) eut une influence persistante, l'historien des idées, aussi audacieux que perspicace, apporte une lumière saisissante à sa «biographie intellectuelle et artistique de Pierre Vadeboncoeur». Pour déchiffrer l'ambivalence de l'essayiste associé à la Révolution tranquille, il cite une réflexion de Péguy sur un autre bouleversement, européen, plus ancien et plus prestigieux, celui-là.

«Les hommes de la Révolution française étaient des hommes d'ancien régime. Ils JOUAIENT la Révolution française. Mais ils ÉTAIENT d'ancien régime.» Serait-ce, chez Péguy, l'aperçu d'une attitude semblable à celle qu'aura Vadeboncoeur? Ce dernier se sentit d'ailleurs proche du célèbre écrivain en le disant, avec à-propos, dans Un génocide en douce (1976), «amoureux du Moyen Âge et catholique», mais défenseur de «l'humanisme républicain et laïque».

Livernois exagère-t-il en soutenant que Vadeboncoeur «EST d'ancien régime et a créé un personnage moderne», lui-même? Extérieurement, la formule est juste, voire brillante. Mais, si l'on va au fond des choses, elle sous-estime le frémissement du style qui correspond à un frémissement de la pensée et qui distingue le prosateur de tant d'essayistes québécois à l'écriture et à la réflexion beaucoup plus convenues.

Parmi eux, nous trouvons Fernand Dumont, autre maître qui s'efforça de marier tradition et progrès, ainsi que François Ricard et Yvon Rivard, fins commentateurs de l'oeuvre de Vadeboncoeur et conseillers envers qui Livernois se montre reconnaissant. L'auteur de La ligne du risque les dépasse, car, mieux qu'«un moderne à rebours», il est un moderne inattendu, inédit.

Rien ne le prouve davantage que La dernière heure et la première (1970), livre consacré à l'éveil québécois. Vadeboncoeur y écrit: «Voici que cette masse de paysans d'hier, appelés à juste titre habitants, se manifeste, depuis son coin de pays, sur le front même de la lutte de l'homme, en première ligne, au tout premier rang de la contestation universelle. NOUS SOMMES UN PHÉNOMÈNE HISTORIQUE NOUVEAU.»

L'admiration de l'essayiste pour le Moyen Âge, à ses yeux époque mythique d'une fervente unité populaire, s'affranchit des lieux communs pour exprimer la participation très singulière des siens au mouvement de révolte que connaît la jeunesse occidentale à la fin des années 60. Chez le moraliste, ce phénomène international éveille pourtant de la méfiance et provoquera, plus tard, une déconcertante répulsion.

En situant avec érudition Vadeboncoeur dans le milieu intellectuel, littéraire et artistique montréalais de l'époque, Livernois, sans qu'il s'en rende trop compte, nous fait prendre conscience du retard historique de la sensibilité québécoise, mal qui affectait même les gens les plus évolués. Nous nous émerveillons qu'en 1963, dans La ligne du risque, un novateur ait affirmé: «Borduas a changé du tout au tout notre perspective. Partant d'un monde moral qu'il s'agissait petitement d'aménager, il nous a lancés dans l'illimité.»

Mais le biographe nous signale qu'en 1949, un an après Refus global, le même Vadeboncoeur avait écrit sur «Borduas et ses disciples», dans la revue Liaison: «Leur naïveté, leur messianisme ridicule, leur prétention, leurs rengaines, me les faisaient tenir, avec leurs maîtres européens, pour les types les plus parfaits de gens qui se servent de leur autorité, de leurs vérités et du prestige de quelques noms élèbres, pour proclamer des sottises...»

Ce rejet de la révolution picturale et culturelle des automatistes, erreur qu'il répare magnifiquement une douzaine d'années après dans les revues Cité libre (1961) et Situations (1962), nous oblige, aujourd'hui, à nuancer la modernité de l'écrivain à cause du retard qui la marque. Néanmoins, à l'époque, Vadeboncoeur est en avance sur presque tout le Québec lorsqu'il soutient dans La ligne du risque: «Borduas est la vivante condamnation d'à peu près tout ce qui l'a précédé et la justification du mouvement qui le suit.»

Cette confiance en l'avenir, même si parfois il la refoule, le porte à croire, en 1983, que, devant le «profond déficit de civilisation» qu'il décèle chez nos voisins américains, nous occupons «une position idéale pour pouvoir en avertir l'Europe», la France en particulier, tellement myope, selon lui, lorsqu'il s'agit de jauger les États-Unis. C'est comme si Vadeboncoeur, à la fois juge et victime de notre société provinciale, ne pouvait se résoudre, malgré ses contradictions d'essayiste, à nier l'originale grandeur du Québec.

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Collaborateur du Devoir