Georges Perec, une histoire de faux

Hubert Aquin aurait aimé cette histoire. Quand Georges Perec concocta un polar sur les faussaires de l'art, personne ne voulut l'éditer et le manuscrit disparut dans des cartons. L'auteur le perdit. Jusqu'à ce que son biographe, David Bellos, le déterre et que justice soit rendue à Perec.

S'il avait commencé par publier Le condottière, Georges Perec ne serait sans doute pas devenu l'écrivain respecté et admiré pour son oeuvre originale sur la mémoire, et surtout sur l'absence de mémoire, qu'il a symptomatiquement revendiquée.

Cet énigmatique premier roman, sorti des limbes et édité par Le Seuil, n'est pas un chef-d'oeuvre en soi. Le style lapidaire de Perec, truffé d'énigmes et de jeux de piste, n'est pas encore au rendez-vous, dans ce polar de 1960, Gaspard pas mort-Le condottière. Il fut refusé, récrit et refusé encore par Gallimard. On imagine la déception de Perec: «Merde pour celui qui le lira!», a-t-il écrit, disséminant ensuite des autocitations dans ses romans, reprenant le nom de son personnage, Gaspard Winckler, et des obsessions toutes peréciennes.

La saga du manuscrit, que Claude Burgelin raconte, vaut son pesant d'or: Perec se serait débarrassé d'une valise pleine de manuscrits, dans un geste manqué lors d'un déménagement. Mais son biographe, David Bellos, déterre deux exemplaires de cet inédit, chez des lecteurs de maisons d'édition. Burgelin l'avait lui-même jugé illisible, à l'époque: «Cinquante ans plus tard, je relis Le condottière. Avec l'impression que les yeux se dessillent. [...] On a là un matériau narratif à la fois brut et sophistiqué, opaque et illuminant.» Un avant-texte, d'ailleurs pas le premier, à W ou le souvenir d'enfance et à La vie mode d'emploi.

Les fils de l'écheveau sont noués


Perec a raccourci, récrit. En vain. À vingt-quatre ans, à Sfax en Tunisie où il concocte Les choses, il pensait avoir trouvé «une figure centrale», un mystère digne de cristallisation: un tableau d'Antonello da Messina, de 1475. Gaspard, faussaire, s'enferme pour copier les grandes oeuvres, jusqu'à en devenir fou.

La question du plagiat avait fait l'objet d'une récente exposition; on avait publié beaucoup sur ce sujet qui passionnait Perec, autant qu'Aquin. Le démiurge imaginaire de Perec n'est toutefois qu'un minable escroc, soudain pris de vertige en reconnaissant, dans le portrait qu'il copie, sa propre image. Avec son sens du ridicule, Perec traite Gaspard sur un mode mineur. Désinvolture, parodie, la moquerie bride la véritable quête. L'histoire grince, un peu mince, mais jamais l'auteur ne se prend pour Oscar Wilde créant Dorian Gray.

Plus près de la poule aux oeufs d'or, Gaspard tue son commanditaire. On ne s'attache guère à ses scrupules de peintre, à son identité faible, à sa projection idéale. L'absurde domine, sans le drame camusien ni la grandeur hamletienne. Éric Chevillard, actuellement, manie le stylet pour abattre les idoles un peu dans le même sens. Mais le ton a beau être inconsistant, on s'interroge en lisant: «à l'ombre du Condottière, il ne pouvait atteindre que son échec». Comment dire ce vide, lever les masques?

Promesse

Le roman ne manque pas de pistes intéressantes. L'image de la mort omniprésente, l'épopée pitoyable, le souvenir bloquant l'accès au réel et favorisant la crise, jusqu'au passage à l'acte meurtrier, toute cette ambiance sortie d'«un musée sans âme et sans tripes» impose au personnage de franchir les apparences, mais il échoue. Le choc avec le réel ne débouche que sur un autre faux, une perte de valeurs et de sens. Quoi de plus juste, en somme?

Perec visait bien: «Pour peindre un Condottière, il faut savoir regarder dans la même direction que lui... Tu cherchais cette victoire immédiate, ces signes distinctifs de l'omnipotence, ce triomphe.» Ce qui lui manquait, c'est de n'avoir pas osé écrire de la littérature. Le polar n'avait pas pu «créer un autre langage», qu'il cherchait.

On sait ce qu'il advint de Winckler dans W ou le souvenir d'enfance. Perec en fit un alter ego rêvé, qui réussit à pénétrer le monde le plus faux: le cauchemar d'une île, où la dictature eugénique réduisait les prisonniers en esclavage, épaves du trop réel camp de la mort qui le priva de sa mère, de son enfance, avec une férocité que rien, sauf peut-être le dédain du condottière, ne permet d'imaginer.

Ce premier Winckler échouait à se révolter. Le second renaissait en vecteur de lui-même, sorti de l'histoire de l'art pour interroger la vie, où les mystères de l'enfance exigeraient les formes très complexes de l'imaginaire qu'on a depuis deviné.

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Collaboratrice du Devoir

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