Foi de Vigneault

La foi de Vigneault s’inspire, aujourd’hui, de l’œuvre de Teilhard de Chardin, du génie de Pascal et de quelques considérations scientifiques, mais elle demeure plus poétiquement ressentie que théologiquement pensée.<br />
Photo: François Pesant - Le Devoir La foi de Vigneault s’inspire, aujourd’hui, de l’œuvre de Teilhard de Chardin, du génie de Pascal et de quelques considérations scientifiques, mais elle demeure plus poétiquement ressentie que théologiquement pensée.

Gilles Vigneault, le barde de Natashquan, notre grand chanteur national, est aussi un grand croyant. Dans Vigneault. Un pays intérieur, un chaleureux recueil d'entretiens avec le journaliste Pierre Maisonneuve, il évoque, à bâtons rompus, sa foi en Dieu, sa conception de la prière et le parcours qui l'a mené à faire «le pari de croire» et à composer une grand-messe en 2008.

«Il s'agit d'une quête qui suppose de devenir celui de plus que moi que je m'efforce d'être», déclare Vigneault dans une belle formule, pour résumer son rapport à la transcendance. «Je sens ma conscience, un peu comme s'il y avait en moi une personne qui a deux mots à dire... et qui les dit de temps en temps», ajoute-t-il. Vigneault, qui s'inspire ici de Musset, de Vigny et de Verlaine, parle d'une «foi de poète», très près, précise-t-il, d'une «foi de charbonnier». Encore aujourd'hui, avant de monter sur les planches, nous apprend-il, l'artiste récite le célèbre R.I.P. — «Que les âmes des fidèles défunts reposent en paix, par la miséricorde de Dieu. Ainsi soit-il.» — en pensant à ses amis musiciens disparus, c'est-à-dire ses ex-pianistes Gaston Rochon, Robert Bibeau et Bruno Fecteau, ainsi que les Lelièvre et Léveillée.

Cette foi catholique lui vient évidemment de ses parents et de son enfance à Natashquan. Né dans un univers où la foi était «une sorte de réconfort dans l'inconfort constant qu'était la vie de mes parents», Vigneault, qui avoue avoir eu «énormément peur du diable» dans son enfance, apprend à prier à cinq ans pour demander à Dieu de trouver un emploi à son père. Il s'inscrit ainsi dans une tradition, une démarche essentielle pour nourrir la fidélité aux ancêtres, un thème cher au poète.

Son expérience de séminariste le conforte dans sa foi. Ses études, d'abord, sont payées par monseigneur Napoléon-Alexandre Labrie, alors évêque du diocèse du Golfe Saint-Laurent. Or, pour ne pas «faire honte à l'Église», Vigneault ne veut pas devenir prêtre. Il s'en confesse à Mgr Labrie, qui accueille l'aveu avec ouverture et générosité. «Fais quelque chose de ta vie!», se contente-t-il d'imposer au jeune homme comme mission. «Monseigneur Labrie, se souvient Vigneault avec gratitude, était un homme fin, avec une belle sensibilité artistique.»

À partir de 1942, au collège classique de Rimouski, Vigneault vivra pendant huit ans «en serre chaude, dans un univers ultrareligieux», comme le souligne Pierre Maisonneuve. L'expérience aurait pu être lourde, mais elle sera plutôt exaltante, à cause de l'art, religieux ou non. Le jeune homme adore chanter des hymnes en latin et se nourrit des fables de La Fontaine et des poèmes de Baudelaire, «que nous nous échangions sous le manteau parce qu'ils étaient à l'Index». Un prêtre joue même le rôle de passeur de ces textes sulfureux.

Confinés au collège pendant 10 mois par année, les séminaristes ont au moins droit «à 4 pièces de théâtre, à 4 concerts classiques et à 4 films». Les concerts présentés, de plus, ne sont pas piqués des vers puisqu'ils mettent en vedette des musiciens aussi prestigieux que Raoul Jobin, Pablo Casals, Jascha Heifetz et Andrés Segovia, en direct, à Rimouski, dans les années 1940! Vigneault, qui ne vit déjà que pour l'art, n'en a jamais assez. À sa première année d'université, à Québec, il verra, dit-il, 367 films! La Grande Noirceur, ce n'est pas pour lui.

Même s'il parle de tout cela, aujourd'hui, avec émotion et reconnaissance, le poète sait bien que ce système avait ses ratés. «Il ne faut pas oublier que sur le plan démocratique, dit-il, le système était pourri! Nous étions 5000 dans toute la province à voir accès à tout cela.» Les professeurs, de plus, étaient sous-payés et parfois brimés par leurs supérieurs. Vigneault, par exemple, évoque le cas d'un docteur en lettres de la Sorbonne condamné à enseigner la chimie, «sous prétexte de lui apprendre l'humilité». «De nombreuses vies ont été sacrifiées et bradées au comptoir de l'obéissance», se désole le chanteur, qui conserve néanmoins un souvenir globalement positif de cet univers dans lequel la culture nourrissait un désir de transcendance horizontale (la fraternité avec les ancêtres) et verticale (la quête de Dieu).

La foi de Vigneault est plus intuitive que savante. Elle s'inspire, aujourd'hui, de l'oeuvre de Teilhard de Chardin, du génie de Pascal — «il y a absence de silence pour oublier qu'on va mourir», redit le poète — et de quelques considérations scientifiques — Vigneault est un fervent d'astronomie —, mais elle demeure plus poétiquement ressentie que théologiquement pensée. Elle n'exclut d'ailleurs pas quelques croyances abracadabrantes, comme la télépathie et les expériences concrètes de «contacts avec l'au-delà».

Sympathiques, ces entretiens ne sont toutefois pas sans défauts. Vigneault a souvent tendance à répondre à côté de la question et Maisonneuve n'est pas toujours habile à le relancer. La cohérence de l'échange en souffre un peu, par moments. De plus, plusieurs noms sont mal orthographiés (Nicole Brossard devient «Brassard», Michèle Lalonde devient «Michelle», Jascha Heifetz perd le «c» de son prénom) et le verbe «renforcer» est déformé en «renforcir».

Le témoignage d'ensemble du poète contient néanmoins une magnifique leçon sur les conditions de la «vie bonne». L'homme, nous dit Vigneault, pour être heureux et surtout digne de sa condition, a besoin de cultiver son pays intérieur en s'abreuvant à la fois à ce qui le précède et à ce qui le dépasse.

***

louisco@sympatico.ca
1 commentaire
  • Citoyen cynique - Inscrit 7 avril 2012 10 h 28

    Pardon Monsieur Vigneault

    Moi qui aime votre oeuvre, et je l'écouterai jusqu'à la fin de mes jours, une immense méfiance s’est emparée de moi car la perversion du christianisme est des plus redoutables.
    Jaber Lutfi