L'Iran d'un penseur planétaire: Daryush Shayegan

Penseur iranien formé en France et partagé entre plusieurs appartenances, Daryush Shayegan s'est surtout fait connaître par ses admirables travaux sur la pensée chiite et l'interprétation de l'œuvre de son maître, Henry Corbin. Le présentant comme le pèlerin occidental venant à la rencontre de l'islam spirituel, il accomplit pour ainsi dire le chemin inverse.

Comme Corbin, il voit dans la culture iranienne un monde de symboles où le discours prophétique nourrissant l'attente du sauveur, l'imam caché du chiisme, et la nostalgie d'un paradis perdu se conjuguent dans une gnose messianique qu'on ne trouve nulle part ailleurs. Ce monde de l'Iran classique, celui des poètes et des philosophes, est aujourd'hui recouvert par la chape de plomb d'un régime policier et, plaçant ses pas dans ceux du grand islamologue, Shayegan entreprend à son tour un pèlerinage: comment renouer avec une pensée de liberté, comment faire accéder l'Iran aux sources vives de sa culture?

Ce livre, qui recueille dix essais et trois entretiens, s'ouvre sur les révolutions du monde arabe. Quel est aujourd'hui l'espoir de l'Iran, une société complexe, héritière d'une religion «légalitaire» mais aussi d'une mystique poétique riche d'un potentiel libérateur?

La vision de Shayegan s'appuie sur une lecture du conflit entre une tradition «idéologisée» et l'ouverture aux valeurs universelles promues par l'Occident. Parler de conscience métisse, c'est accepter de dépasser une identité figée dans un passé autoritaire et, comme Mohammed Arkoun, cité ici avec admiration, espérer une phase d'éveil. Est-ce possible? Refuser l'universel, se replier sur le rêve d'une identité perdue, ne peut que conduire à l'échec.

Pour Shayegan, tous les aspects de la culture iranienne sont aujourd'hui interpellés par un devoir de démythologisation, seule issue hors du fondamentalisme. Le salafisme, qui sanctifie la violence, n'en constitue que la forme la plus pernicieuse et ne saurait se réclamer du chiisme authentique.

Retour aux sources

Attentif à la richesse de son héritage poétique et spirituel, Shayegan croit possible de retrouver le sens de la pensée nomade qui habite les mystiques persans, comme Sohravardi. Dans ces textes, l'interprète veut reconnaître un message d'attente et de miséricorde, une leçon de tolérance et de dialogue. Lisant Hafez, il insiste sur la critique du fanatisme: «Partout est la demeure de l'Ami, la synagogue aussi bien que la mosquée.»

Que cette leçon ait été oubliée n'est que la conséquence d'une politisation de la religion, dont l'effet le plus désastreux est la légalisation de tous les aspects du chiisme. Religion des pauvres et des opprimés, il est devenu l'instrument d'oppression des doctes. Comme le Grand Inquisiteur, dont Shayegan reprend ici la légende, le chiisme devint un pouvoir officiel opprimant toute revendication de liberté.

Prisonnier d'un cycle infernal d'humiliation et de ressentiment, l'Iran ne peut espérer accéder à cette liberté qu'en intégrant les valeurs universelles de la laïcité et de la citoyenneté. Privée de la richesse de sa mémoire culturelle, la société iranienne ne peut plus entendre l'appel à l'éveil du chiisme originel, elle n'en connaît que la forme sclérosée.

Dans sa belle méditation autobiographique sur sa ville natale, Téhéran, Shayegan appelle à y voir un palimpseste où les traces enfouies peuvent encore être relues et il perçoit dans les aspirations de sa jeunesse les signes d'une mutation capitale. Le réveil du printemps arabe n'est pour lui que l'annonce d'un bouleversement qui atteindra toutes les sociétés islamiques. Auteur d'une étude sur la révolution islamique, parue en 1982, Shayegan avait anticipé le processus de politisation qui arrive aujourd'hui, selon lui, à son point de saturation.

Dans ses entretiens avec le philosophe canadien d'origine iranienne Ramin Jahanbegloo (Sous les ciels du monde, Félin, 1992), Daryush Shayegan apparaît à la fois comme un penseur tributaire des sources persanes dont il espère une libération et comme un philosophe formé à la pensée de Heidegger et de Baudrillard.

C'est en quelque sorte depuis ce monde de la pensée critique et existentielle qu'il s'adresse à la jeunesse iranienne, en l'invitant à rompre avec cette «schizophrénie culturelle» qui lui permet, illusoirement, de vivre dans deux mondes contradictoires. Adeptes d'une culture mondialisée, fascinés par les idéologies de l'époque du New Age, ces jeunes demeurent prisonniers d'un dispositif autoritaire qui se réclame de leur tradition messianique millénaire.

Ce mythe est une fabrication, et c'est uniquement en le réinterprétant à compter de son message prophétique que l'illusion pourra être rompue. La conscience métisse que Shayegan promeut n'exige pas de renoncer au chiisme, mais de le libérer de l'interprétation légalitaire dont il est captif pour le faire accéder à l'universel. Une voix trop rare s'exprime ici, il faut la découvrir.

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Collaborateur du Devoir

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La conscience métisse
Daryush Shayegan
Albin Michel, «Bibliothèque des idées»
Paris, 2012, 258 pages

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Henry Corbin, penseur de l'islam spirituel
Daryush Shageyan
Édition revue et corrigée
Albin Michel
Paris, 2011, 428 pages