Corps en spectacle

Daniel Pennac est un formidable raconteur, gentiment vulgaire, mauvais genre, amateur de fausse logique, de truismes retournés et de gags parodiques.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Daniel Pennac est un formidable raconteur, gentiment vulgaire, mauvais genre, amateur de fausse logique, de truismes retournés et de gags parodiques.

L'auteur à succès Daniel Pennac ne manque pas de ressort. On croit avoir fait le tour de son jardin, mais son humour s'enflamme toujours comme de l'amadou. Chez Annie Saumont, les personnages frétillent aussi comme des poissons hors de l'eau.

«Chaque réveil m'est une promesse d'endormissement. Entre deux sommes, je flotte.» C'est l'impression que donne la fiction: tenir entre deux rêves. Cette phrase de Daniel Pennac caractérise le nouveau personnage de Journal d'un corps, à côté de la vie ordinaire.

Il y a vingt ans, Comme un roman faisait à la littérature sérieuse l'effet d'un coup de torchon: il remportait le pari de donner le goût de lire aux ânes qui, comme lui à leur âge, détestent l'école. Il avait entamé la saga de Malaussène et ses amis en 1985, écrit des livres pour enfants dès 1979 et, depuis, il a signé quantité de livres fantaisistes, drôles et insolents. On aime citer sa réussite dans des classes difficiles; il a fait aimer Belleville et les jeunes de tout acabit. Avec lui, on relit Bartelby, on va au théâtre et on invente... des travaux scolaires. En 2008, le festival Metropolis bleu lui décernait son Grand Prix, confirmant sa renommée internationale.

Il faut rester jeune d'esprit pour aimer Pennac. Rien de tel que ses premières pages pour éclater de rire. Les bêtises de ses personnages ne s'inventent pas! Sa fontaine de Jouvence? Il est un formidable raconteur, gentiment vulgaire, mauvais genre, amateur de fausse logique, de truismes retournés et de gags parodiques.

Pennac écrit depuis 15 ans dans un petit studio de la rue Mouffetard. Ce Journal d'un corps, il l'a peaufiné pendant quatre ans, lentement, pour joindre le passé et l'avenir, le temps singulier d'un personnage ficelé de toute la famille fictive des Pennac.

À 67 ans, un auteur peut regarder le monde avec justesse et détachement. Chez lui, l'étonnement demeure de vivre des temps nouveaux, le présent contrastant avec l'origine, comme ce corps envahissant un journal, selon l'air ambiant. Le contenu est romanesque, singulier et prosaïque: son personnage se touche, se fait voir et entendre, se parle et se regarde de 12 ans à 87 ans. On l'a déjà lu, on le retrouve tel qu'en lui-même, changeant à l'identique, faisant la comédie, son cinéma.

Verve en bouche

Le tapis du salon: ce sont des silhouettes, des tracés croqués avec précision, incisifs, burinés et taillés au scalpel. Elles marchent toutes seules, s'évadent, narguent le bon droit; elles souffrent, mais se débrouillent. Elles font 19 nouvelles — 35 volumes à ce jour —, signées Annie Saumont.

Née en 1927 et devenue la plus grande nouvelliste en France, cette traductrice de littérature anglo-saxonne (Raymond Carver, Salinger, Naipaul, Fowles, Gordimer...) n'a pas oublié de faire une oeuvre propre. Son modèle? Cortázar, dit la grande voyageuse, admirative de l'observateur des bizarreries quotidiennes.

Sa spécialité est l'adolescence, ses métamorphoses et ses folles aventures de personnalités déjà marquées. Comme Pennac, elle a donné le goût de lire aux jeunes, quoique plus dérangeante. Son humour noir, jamais bon enfant, ne recherche pas le happy end, mais le lecteur actif. Elle raconte ce qui bascule, le drame comme le rien, le hasard ou la chance, le déclic qui restitue l'équilibre mis à mal.

Trois de ses nouvelles s'intitulent Le tapis du salon, numérotées I, II, III sans se suivre. Son style haché, très ponctué, est particulier: on croirait lire des notes, rien ne peut être manqué, comme dans une enquête. Souvent il faut relire le dossier — le contraire de Pennac, joie des lecteurs paresseux —, voir le jeu du sens et le mot bien placé. Ce mot juste fait toute la différence, le réel, l'impact.

Dans Apprivoise-moi, une fillette séduit son agresseur. Vacances est une histoire de jalousie entre soeurs; il y a de la mort dans l'air. Elles sont à la fois typiques et improbables, ces figures tenues sous le vocable de l'émotion. Sur les fleurs du tapis ont lieu des meurtres inexpliqués, courent des assassins aux jours tranquilles, passent des injustices non réparées. Et sous le tapis, la poussière: les déchets du réel que la nouvelliste ramasse avec soin.

Ces débris humains font son matériau. On y trouve des oiseaux, des couteaux, des êtres, des poèmes. Il faut lire Les pauvres gens de Victor Hugo, débité en rondins dans On aurait bien aimé réciter un poème. Le prof n'a pas eu de chance, quand un grand est rentré pour le cogner, la petite Lahi, de la classe spéciale, n'a pas vraiment compris si le poème ne parlait pas justement de la vie.

***

Collaboratrice du Devoir

***

Journal d'un corps
Daniel Pennac
Gallimard
Paris, 2012, 391 pages

***

Le Tapis du salon
Annie Saumont
Julliard
Paris, 2012, 193 pages