Art et politique: une relation malaisée

Pendant la Première Guerre mondiale, les jeunes artistes européens font l'expérience de la douleur et du désarroi devant une société qui a mené à ces horreurs. Le mouvement dada, par l'absurde et le nihilisme, exprime un rejet radical de cette civilisation et inaugure, d'une certaine façon, l'ère des manifestes signés par des artistes d'avant-garde. Dans Art, politique, révolution. Manifestes pour l'indépendance de l'art, l'économiste Louis Gill revient sur ces textes qui en appellent tous à la révolution, sans s'entendre sur la nature de celle-ci.

En 1924, le premier Manifeste du surréalisme prône la libération de l'esprit par le rêve. Le Second manifeste du surréalisme, en 1930, ajoute à ce programme la nécessité d'une révolution politique d'inspiration marxiste. Peut-on, en effet, libérer l'esprit sans révolutionner toute la société? Trotsky, dans des textes qu'il signe seul ou avec André Breton dans les années 1930, ne le croit pas et met en avant la nécessité d'un art révolutionnaire, mais, contrairement à ce qui se passe alors en URSS, non inféodé au Parti.

Au Québec, dans cette foulée, en 1948, deux manifestes importants sont publiés. Prisme d'yeux, signé par le peintre Jacques de Tonnancour et appuyé par Alfred Pellan, est «essentiellement un manifeste en faveur de la liberté et de l'indépendance de l'art», explique Gill. Refus global va plus loin en ajoutant à son cri libertaire une condamnation radicale de la société traditionnelle et un appel à l'action politique qui demeure toutefois flou. Révolutionnaires, Borduas et ses amis refusent totalement la récupération de l'art par la politique et sont désenchantés devant l'expérience soviétique. Gill suggère qu'ils auraient eu intérêt à lire Trotsky pour sortir de cette aporie.

Si l'art véritable est bien un «acte de révolte et de protestation contre la réalité», comme l'affirmait Trotsky, il doit évidemment avoir toute licence de souffler où il veut, tout en ayant conscience, précise Gill, qu'il est «impuissant à trouver par ses seuls moyens une issue à une impasse» et qu'il doit, aujourd'hui comme hier, inscrire ses propositions dans un projet politique plus global, sans perdre sa liberté.

En citant abondamment les manifestes qu'il commente, Gill fait de son ouvrage une petite anthologie critique qui nous transporte dans une époque bouillonnante, porteuse de leçons ambiguës sur une relation malaisée.

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Collaborateur du Devoir