La prochaine étape

La nouvelle maman et auteure Rafaële Germain entame un tout nouveau passage de la vie de la jeune adulte moderne. <br />
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir La nouvelle maman et auteure Rafaële Germain entame un tout nouveau passage de la vie de la jeune adulte moderne.

L'annonce de la saison des amours est arrivée lundi dernier, par téléphone. «À 7h ce matin, j'ai vu deux outardes sur la rivière. Le printemps est arrivé, je répands la bonne nouvelle!» Dixit Rafaële Germain, Mlle Soutien-Gorge rose et veston noir et Gin tonic et concombre, Mlle vodka-tequila-chardonnay-etc., ex-Mlle Plateau. La jeune maman a fait son nid dans le fond de Laval, sur le bord de l'eau. C'est en toute sobriété que l'auteure parle de son petit dernier, Volte-face et malaises, pendant que son bébé fille savoure son boire.

Petit dernier, et vraiment dernier. Dans le genre chick lit, Rafaële Germain annonce qu'il n'y en aura pas d'autres. Son roman Volte-face et malaises boucle donc sa trilogie féminine. Plus de huit ans après la rédaction de Soutien-gorge rose et veston noir, l'auteure se rend compte qu'elle a instinctivement marqué chaque étape du passage de la jeune femme vers l'âge adulte (1: l'éternelle ado; 2: l'angoissante trentaine; 3: l'adulte encore insouciante, sans enfant, «qui fait la transition avec plus ou moins de grâce»).

«On reste ados assez longtemps, alors qu'à 20 ans nos parents avaient déjà des familles.» Rafaële a franchi la quatrième étape: «mariage, bébé et responsabilités» à 35 ans, tout en gardant un pied derrière en écrivant son roman pendant sa grossesse.

Dès les trois premières pages de son Volte-face et malaises, tous les stéréotypes de la jeune femme moderne sont lancés d'un trait. Une nouvelle célibataire, propriétaire de deux chats, pleure sur sa rupture et s'hydrate à la vodka avachie devant Grey's Anatomy. Sex and the City est mentionné de justesse, à deux mots de la quatrième page.

D'une autre auteure, ç'aurait été une série de clichés imbuvable, mais de la main qui a signé les textes de 3600 secondes d'extase, c'est de la mordante autodérision. «Qu'on le veuille ou pas, le stéréotype est fondé et entre filles on rit de ces choses-là. Et pour combien de filles la série Sex and the City a-t-elle fait partie d'une étape de restructuration de soi?», assume l'icône québécoise de la chick lit et émule d'Helen Fielding (auteure des frasques de Bridget Jones).

Bien que la lecture du Journal de Bridget Jones ait mis un baume sur sa réaction épidermique envers la chick lit avant que son éditeur la convainque d'essayer le genre, l'ancienne bachelière en littérature française avoue s'être arrêtée à Bridget. Mais elle comprend ce que les filles peuvent trouver de réconfortant dans ce type de lecture féminine.

«À l'époque, lire ça m'avait soulagée. Je me rappelle que je lisais ça dans le bain, dans mon petit apart sur Saint-Joseph partagé avec un coloc qui me tapait sur les nerfs. Je buvais trop, j'avais pas de chum. Bridget Jones était comme une grande soeur. La chick lit donne cette impression de communauté qui te fait te sentir moins seule dans ton imperfection.»

Avide lectrice de littérature contemporaine anglophone, Rafaële Germain voue une grande admiration à Zadie Smith — «elle est tellement belle et fabuleuse, je veux être elle; elle me donne un très gros complexe d'infériorité!» —, l'anti-effet de la chick lit, donc.

Si elle bénit les courtes nouvelles du dernier Dany Laferrière depuis la naissance de sa fille, elle a profité de sa grossesse pour se taper les briques d'Emmanuel Carrère (Limonov), de Jonathan Franzen (Freedom) et de D. H. Lawrence (Women in Love). «Je fais un effort pour lire en français. Quand je réalise que ça fait trois livres anglais que je lis, j'ai un peu honte.» Elle s'est reprise avec Les bonnes filles plantent des fleurs au printemps de Claudia Larochelle et La chute de Sparte de Biz, qu'elle a adoré. Mais l'anglais fait partie de sa vie.

Et de notre vie aussi, un fait de société que Volte-face et malaises reflète dans ses dialogues poivrés d'anglicismes sans caractères italiques. Un franglais plus subtil que celui d'Alexandre Soublière dans son Charlotte before Christ, mais leur présence a tout de même suscité une réflexion chez l'auteure.

«Je voulais que les dialogues nous ressemblent. Personnellement, je n'ai pas l'impression d'être en train de perdre ma langue parce que j'utilise des anglicismes. Je connais très bien ma langue et faire des emprunts à une autre ne m'angoisse pas outre mesure. C'est une façon de parler typique du fait qu'on baigne dans une culture anglophone. Je vais vraiment me faire haïr pour avoir dit des choses de même, mais culturellement, c'est ce qu'on est devenu et je ne pense pas qu'on se perde complètement là-dedans. Ça peut arriver, relativise-t-elle, mais je crois qu'on est capables d'en prendre sans en perdre.»

Et la suite


Si, dans les prochains jours, elle sortira souvent de son Laval pour faire la promo de son troisième tome, qui sort le 21 mars, en même temps que le printemps, la jeune femme n'a aucun projet pour cette année de congé de maternité. «Je suis un peu happy go luck; je vais voir ce qui va arriver.» Le travail n'a jamais été sa priorité, encore moins une extension d'elle-même, et elle reconnaît le privilège qu'elle a d'aimer sa carrière et de récolter du succès (ses deux premiers tomes se sont écoulés à plus de 75 000 exemplaires chacun).

À long terme, elle suivra l'interminable développement du projet de film tiré de Soutien-gorge rose et veston noir. Et désire aussi s'atteler à un autre roman. Quoi encore, elle ne le sait pas, mais quelque chose de différent. «J'ignore si j'en suis capable, je n'ai jamais écrit autre chose côté roman. Peut-être que je vais moi-même me rendre compte que je n'ai pas d'aptitude là, et que les médias vont me dire: "Don't quit your day job, fille." On verra.»

«Pour l'instant, je m'en vais me faire tirer le portrait dans le Mile-End par votre photographe pour faire croire au monde que je suis encore hot and happening.»

Dixit Mlle Germain.