Écrire les mystiques

Photo: - Archives Le Devoir
En 1306, Guion de Cressonaert est secrétaire juridique. Il écrit, à la façon d'un greffier, les aveux que l'Inquisition obtient sous la torture. «Ceux qui prêchaient Dieu brûlaient des femmes et des hommes, pourchassaient les pauvres jusque dans les montagnes reculées. Clément V avait même déclaré hérétiques ceux qui, comme les dolciniens, défendaient l'idée que Jésus avait été pauvre. Jusqu'au général des franciscains qui avait dû fuir en Bohême pour défendre la pauvreté que les évêques avaient déplacée de la colonne des vertus vers la colonne des vices. L'Église enseignait désormais que Jésus avait possédé une bourse bien garnie», dira Guion de son époque, sous la plume de Jean Bédard.

Après des jours à voir les êtres aux supplices, sur la roue et sous les fers, Guion craque. Recueilli et soigné, malade d'esprit et de peau, par les béguines, il y découvrira un monde autre, pensé par les femmes autour des récoltes, des naissances et de l'accueil des malades, loin de l'obéissance aux «impératifs de la géographie des forces». Un monde libre, mené par la pensée de Marguerite Porète, humaniste, féministe avant l'époque, avant même le mot. Guion la suivra.

Après Nicolas de Cues (L'Hexagone), Maître Eckhart (Stock) et Comenius ou l'art sacré de l'éducation (JC Lattès), «c'est comme si j'avais analysé, jusqu'à la chirurgie presque, notre société basée sur la domination, explique Jean Bédard. Ça m'a permis de comprendre ce qu'était Marguerite Porète, à quel point sa pensée était originale. Elle a éclairé, à travers Maître Eckhart, tous les constructeurs de la liberté. Ç'a abouti avec Comenius et l'invention de la démocratie universelle.»

Avant la Réforme

Marguerite Porète est chef de file des béguines d'avant la Réforme. «C'était alors un mouvement d'envergure, explique le professeur de travail social à l'Université du Québec à Rimouski, avant le Concile de Vienne de 1310, qui va les condamner. Un mouvement qui vise l'autonomie économique, intellectuelle et spirituelle des femmes. Elles ont développé une économie des hôpitaux, dont les femmes étaient maîtres; une conception de la médecine, proche de l'herboristerie; un artisanat particulier pour obtenir cette autonomie économique; et un système de refuge, un peu comme les maisons de femmes d'aujourd'hui, pour protéger les filles contre des mariages impossibles. Porète a fait trembler des papes et des rois.»

Jean Bédard a la plume foisonnante, en essais et en romans historiques, très marqués par la philosophie et la spiritualité, jusqu'au mysticisme. On pense à Christian Bobin dans un ton autre, parfois un peu gonflé, toujours illuminé, jusque dans le style, par la philosophie étudiée. «Mes romans visent à changer de point de vue, explique l'auteur. Se regarder à partir du passé pour comprendre ce qui ne fonctionne pas maintenant. Il y a, dans nos racines, des choses à rejeter et à garder, du bon et du mauvais, des médicaments et des vomitifs. Toute société qui veut garder sa maladie, si je prends un langage de travailleur social, rejette ses propres médicaments. Je cherche ces philosophies dans nos racines, mais qui ont été expulsées et qui peuvent être guérisseuses.»

L'auteur poursuit: «Au médiéval, l'effroi des hommes face aux femmes est gigantesque. La misogynie arrive de partout, du christianisme comme des manuscrits de médecine arabe. Ainsi qu'on traite les femmes, on a souvent une vision similaire du paysage, de la nature, du désir, du corps. Dans les rapports paysans, on trouve une misogynie beaucoup moins grande, à cause de l'obligation concrète de la survie. Les hommes y ont besoin des femmes, les femmes des hommes, sinon tout le monde meurt.» Cette équité se perd avec l'élitisme de la pensée d'alors, qui veut le plus possible s'éloigner de la paysannerie.

Guion, dans le roman, est d'ailleurs bousculé entre le monde masculin et mortel de l'Inquisition et celui, sensoriel et empathique, des béguines. L'écriture en devient manichéenne. «Faire face à l'incertitude, c'est reconnaître qu'on dépend. Aujourd'hui encore, si on ne réalise pas qu'on dépend de la nature, on va mourir. Reconnaître cette dépendance demande de l'humilité, et on a "ben" de la misère avec ça.»

Ce monde en deux tons, Jean Bédard l'a rencontré tout jeune. «On avait refusé ma mère dans les ordres, parce qu'elle n'avait pas la santé pour être soeur. Mon père était sorti des frères parce qu'il ne pouvait se passer des femmes. Je viens d'un quartier très ouvrier de Montréal. Ma mère recevait des filles-mères pour les protéger. J'étais le seul gars, avec trois soeurs, et j'ai grandi dans ce milieu où on me mettait un bébé dans les bras si tout le monde avait les mains pleines. Quand je sortais de la cour, je voyais la violence omniprésente de Montréal: les Italiens qui arrivaient; les Anglais; ça se battait. La différence entre ma famille et le milieu était trop forte. Un monde de fou. Un monde macho, surtout, basé sur la mort, et j'ai voulu autre chose.»

Jean Bédard est à instaurer avec sa conjointe la Ferme sage Terre, qui, par la très terre-à-terre agriculture, vise la réinsertion sociale, le travail communautaire, la participation sociale et l'enseignement de la philosophie. «Depuis l'ère du bronze, les cultures de domination basées sur la misogynie ont éradiqué les cultures qui vivaient d'autres types de rapports, rappelle l'auteur. Aujourd'hui, nos moyens de domination — qu'ils soient de guerre ou industriels — sont tels qu'on peut complètement se détruire. Nos outils sont si dangereux, si gros, qu'on doit se corriger intérieurement.»

Jean Bédard pourrait-il écrire un roman contemporain? «Quand je regarde le monde, je vois une folie collective hautement périlleuse, qui n'empêche pas les belles choses, mais hautement périlleuse. Il faut être capable de se voir, d'affronter, sans complaisance. On ne peut se regarder soi-même avec un regard fourni par soi-même, dans un système autoréférentiel. C'est mortel. L'histoire donne une perspective.»

***

Marguerite Porète serait née autour de 1250, peut-être à Valenciennes, en France.

Le premier livre de cette béguine traite d'amour courtois. Il est brûlé sur la place publique par ordre de l'évêque de Cambrai.

Porète récidive avec Le miroir des âmes simples et anéanties. Pour elle, le corps ne porte aucune culpabilité; l'amour doit se vivre libre et sans marchandage; toute âme peut être touchée par le divin sans passer par un intermédiaire ecclésiastique.

Le miroir des âmes lui vaut le statut d'hérétique et le bûcher.
3 commentaires
  • Michel Mongeau - Inscrit 17 mars 2012 10 h 10

    Conter pour penser

    Je viens de terminer le fascinant ''Le nain de l'ombre''de David Madsen, qui nous convie au début du 16e siècle italien dans l'entourage papal de Léon X, une époque terrible de guerres de toutes sortes, de luttes fratricides pour le pouvoir, de massacres indescriptibles d'innocents, sous le couvert de dogmes religieux hypocrites et trompeurs. Époque également du pompage éhonté de l'argent du commerce des indulgences, servant à financer les caprices de Léon X, la réfection de la basilique de St-Pierre de Rome, les querelles interminables avec Martin Luther, de l'inquisition et des bûchers sacrifiant quiconque ose faire circuler une parole qui diffère de celle des censeurs de l'Église Catholique.
    Monsieur Bédard nous offre avec ce nouvel opus les fruits d'un travail qui diffère de tous ces romans superficiels qui étalent la condition humaine sans la questionner, en nous instruisant et en nous proposant matière à réflexion sur notre monde qui en a tellement besoin.

  • Gilles Théberge - Abonné 17 mars 2012 12 h 38

    Sur ma table de chevet

    Maître Eckhart que ma femme a lu avec ravissement est déjà sur ma table de chevet. Il attend que j'y arrive. Sans aucun doute Marguerite Porète suivra...

  • Yvon Bureau - Abonné 17 mars 2012 20 h 37

    Hâte de lire

    Ce que Jean écrit est toujours merveilleux et instructif.

    Merci d'écrire.