Tout nu

Photo: Agence France-Presse (photo) Tim Sloan

Le critique de théâtre Michel Vaïs aime être nu, simplement nu. Il n'a rien d'un pervers ou d'un exhibitionniste; il pratique tout bonnement, depuis 40 ans, le naturisme, une activité définie par la Fédération naturiste internationale comme «une manière de vivre en harmonie avec la nature, caractérisée par la pratique de la nudité en commun, qui a pour but de favoriser le respect de soi-même, celui des autres et le soin pour l'environnement». Vaïs, en 1977, a fondé la Fédération québécoise de naturisme, un mouvement organisé qui favorise le «nu non sexuel».

Dans Nu, simplement. Nudité, nudisme et naturisme, Vaïs propose une sympathique introduction à cette pratique. Sa réflexion aborde les enjeux physiques, psychologiques, sociaux, juridiques, politiques et moraux de l'expérience naturiste. Vaïs insiste sur le bien-être physique et psychologique que procure le naturisme et sur les valeurs mises en avant par ce mouvement: «confiance en soi, sentiment de sécurité (je suis nu et ils sont nus, donc ils ne peuvent pas cacher d'arme ou d'intentions malveillantes, et il y a peu de risque qu'ils m'observent); acceptation de soi et des autres; respect mutuel; esprit de tolérance; sincérité, ouverture, franchise, innocence».

Certaines affirmations du militant peuvent faire sourire (est-ce vraiment si agréable de sarcler son potager en étant nu et faut-il vraiment s'inquiéter du fait qu'une boucle d'oreille pourrait nuire à notre énergie vitale en déréglant des points d'acupuncture?), mais l'ensemble, rédigé dans un style explicatif qui manque un peu d'éclat, reste sérieux et souvent intéressant.

Le volet philosophique de cet essai manque toutefois de profondeur. Vaïs présente la valeur du «nu social» comme une évidence et rejette du revers de la main les objections (dont les miennes) à sa thèse, qu'il attribue à de douteux blocages psychologiques et sociaux. On peut pourtant, sans esprit polémique déplacé et sans plaider pour une interdiction de cette pratique, ressentir un légitime malaise philosophique par rapport au naturisme, une forme de nudité collective qui, au nom du contact avec la nature, ramène l'homme à son animalité, au détriment de son individualité. On peut considérer que la pudeur, cette «honte honnête», selon le Littré, cette «gêne qu'éprouve une personne délicate devant ce que sa dignité semble lui interdire», selon Le Petit Robert, est une des marques de notre humanité et que la brader en échange du plaisir de vivre à poil constitue une forme de régression.

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Collaborateur du Devoir
3 commentaires
  • michelninovais@gmail.com - Abonné 17 mars 2012 09 h 52

    Le nu

    Bravo pour son fairplay à Louis Cornellier, que j'écorche particulièrement aux pages 102 à 105 de mon livre, pour ce qu'il avait écrit en août 1994 sur «un nu réactionnaire». Je n'en attendais pas moins de lui; je suis content qu'il me cite avec honnêteté, j'apprécie qu'il demeure sur ses positions et je continuerai de le lire avec autant d'intérêt que je l'ai toujours fait. -- Michel Vaïs

  • michelninovais@gmail.com - Abonné 20 mars 2012 20 h 35

    Réplique au malaise philosophique de Louis Cornellier

    Réplique à Louis Cornellier, collaborateur au Devoir

    D’abord, félicitations ! Vous avez fait bien du chemin depuis que, en août 1994, vous traitiez les naturistes de pervers et de réactionnaires, déclarant que toute nudité collective est soit une mise à mort de l’érotisme soit un acte de torture à l’image des déshabillages forcés des juifs par les nazis, qui nous feraient « sombrer dans la Sibérie des âmes et des consciences » ! D’ailleurs, je réagis à ces exagérations aux pages 102 à 105 de mon livre «Nu, simplement».

    Dix-huit ans plus tard, publiant une critique pondérée de mon livre dans Le Devoir (ce dont je vous ai su gré), vous trouvez tout de même que « le volet philosophique » de mon essai « manque de profondeur ». Et, revenant à votre dada, vous précisez le « malaise philosophique » que vous ressentez toujours à l’idée de la nudité en commun. Selon vous, le naturisme « ramène l’homme à son animalité, au détriment de son individualité ». Vous prétendez que la pudeur, cette « honte honnête » selon Littré, est « une des marques de notre humanité » et que « la brader en échange du plaisir de vivre à poil constitue une forme de régression ».

    Comme si la notion de pudeur existait en soi ! Elle est au contraire bien relative et dépend surtout de l’œil qui regarde. Dans «Le Prophète», Khalil Gibran écrit :

    N’oubliez pas que la pudeur sert d’armure contre l’œil de l’impur. 
Et quand l’impur n’est plus, que devient la pudeur sinon un carcan pour le corps et une souillure pour l’esprit ?

    D’ailleurs, le réputé journaliste et écrivain polonais Ryszard Kapuscinski nous apprend que les membres d’une tribu africaine du nord de l’Ouganda, les Karamajongs, vivent encore aujourd’hui sans aucun vêtement, bien qu’ils aient une culture avec des rites, des croyances, des dieux, etc.* Les Karamajongs sont-ils pour autant des impudiques ou des animaux ? Au contraire, la

    • michelninovais@gmail.com - Abonné 21 mars 2012 09 h 01

      Est-ce par erreur qu'on a coupé la fin de mon commentaire précédent? La voici à nouveau:

      Au contraire, la nudité peut être très pudique – en tout cas, bien plus pudique que les petits maillots « branchés » qui font de nos plages un défilé de mode permanent.

      En associant le vêtement à l’humanisation, vous oubliez que ce vieil argument est davantage un reliquat culturel des différents monothéismes et n’a pas de véritable fondement philosophique. L’idée fut au service des rationalistes des XVIIe et XVIIIe siècles qui visaient à faire triompher le principe de Raison. L’intellect, le rationnel ou le raisonnable sont en effet l’apanage de l’être humain. Mais le paradigme actuel se situe justement à l’opposé : la transparence, l’authenticité, la simplicité, la révélation de soi sont à l’honneur. Aujourd’hui, les penseurs s’intéressent moins à ce qui nous différencie de la bête qu’à ce qui nous unit à elle dans la grande chaîne du vivant. L’esprit est à l’écologie, à retrouver notre place dans la nature, à comprendre que nous ne survivrons pas seuls et isolés du reste du monde vivant.

      Enfin, dans votre article, vous vous demandez s’il est « vraiment si agréable de sarcler son potager en étant nu ». Beaucoup de gens vous le diront : la réponse est oui ! Et moi, je vous demande : pourquoi est-il essentiel de se couvrir le sexe pour arracher des mauvaises herbes dans son jardin, si l’on ne risque pas d’offenser qui que ce soit ou de se faire mal ?

      Michel Vaïs
      Merci à Nadine Gueydan pour ses lumières

      *Ryszard Kapuscinski (1998), Ébène, Aventures africaines, Paris, Plon, 2000 pour la traduction française.