Le Québec mythique d'Eugène Achard

Eugène Achard (1884-1976), auteur de quelque 80 livres, fut aussi fondateur de revues pédagogiques bibliothécaire, éditeur et libraire. <br />
Photo: Alain Renaud Le Devoir Eugène Achard (1884-1976), auteur de quelque 80 livres, fut aussi fondateur de revues pédagogiques bibliothécaire, éditeur et libraire.

Victor-Lévy Beaulieu, en nous faisant découvrir, grâce à son livre Contes, légendes et récits d'Eugène Achard, le charme de l'écrivain qui fut, signale-t-il, «le plus lu dans les écoles du Québec entre 1920 et 1960», nous livre une confidence: «ma famille adulait» Maurice Duplessis. Mais la rencontre entre la France profonde du frère mariste, débarqué ici en 1900, et le Québec profond de VLB dépasse les clichés.

En témoigne le portrait nuancé que l'anthologiste brosse de l'ex-enseignant Eugène Achard (1884-1976), né en Auvergne (région si riche en tradition orale), atteint de surdité partielle en 1920 et relevé alors de ses voeux de religion, auteur de quelque 80 livres, fondateur de revues pédagogiques, bibliothécaire, éditeur et libraire. Beaulieu souligne que le conteur tombé dans l'oubli révolutionna le merveilleux québécois en y intégrant la mythologie amérindienne, les sorcières sympathiques et «la poétique sociale».

C'est très juste, même s'il ne précise pas que l'originalité d'Achard, à propos des deux derniers points, se rapproche de celle d'Henri Pourrat (1887-1959), chantre ingénieux de la paysannerie auvergnate, contempteur de la décadence urbaine, et que l'esprit du Montréalais d'adoption s'exprima discrètement dans une entrevue accordée, en 1972, au magazine Perspective de La Presse. Achard y raconta que l'un de ses amis d'enfance, fils de petites gens, «lançait des pierres contre le château du village».

Le jeune Auvergnat s'appelait Pierre Laval. Il sera, dès 1940, à Vichy, à la tête, avec Pétain, d'un régime fantoche soumis aux nazis. Cela ébranle l'idéalisation inconditionnelle de l'arrière-pays, qu'il soit français ou québécois, mais n'enlève rien au talent d'Achard.

L'écrivain imagine, «à la grande fête annuelle des ancêtres, les ossements des morts» hurons et iroquois, «réunis dans la même fosse tapissée de fourrures précieuses» pour célébrer un «amour de la paix», digne du «pays des chasses bienheureuses». Au lieu de danser «sur les charbons ardents pour le plaisir des guerriers iroquois», de chanter avant son dernier supplice, le prisonnier huron épousera une Iroquoise et régnera sur un monde refait.

Séduit par la fusion des cultures, Achard met en scène Jean-Vincent de Saint-Castin (1652-1707). Cet officier français, marié à une Amérindienne et devenu chef abénaquis, consola les Acadiens attaqués par les Anglais. Compte tenu de l'inaction de la France, il leur dit: «Il n'y a que les Indiens pour vous venir en aide.»

Achard admire le coassement d'une grenouille du lac Tremblant, dans les Laurentides. Fière, elle lui lance avec dédain: «Retourne dans ta cité, moi, je vais dormir dans ma vase.» Comme les mythes amérindiens qu'il recrée, la vérité qu'il aime dans la nature éloigne le conteur candide d'une récupération doctrinaire du pays profond.

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Collaborateur du Devoir