Poésie - Entre vacuité et atrocité

Voici un exemple d'un problème quasi insurmontable que rencontre parfois un éditeur quand il reçoit un manuscrit moins bon que les précédents d'un auteur maison. Que faire? Le lui refuser, au risque de le voir partir chez quelqu'un d'autre? Le supplier de ne pas le soumettre à un tel dilemme? Ou le publier quand même, en souhaitant que, plus tard, cela sera meilleur? Dans mes paysages, de Stéphane D'Amour, vient pourtant de paraître aux Herbes rouges, pour notre plus grand désarroi.

J'avais dit du bien, ici même, de son premier recueil, L'île. Je ne dirai pas la même chose de ce troisième opus, tant l'oeuvre paraît souvent mince et les descriptions semblent anémiques: «mon nez pas si gros que ça / ne sent rien contre le reflet froid / l'haleine rafraîchit les arbres nus / dans le parc enfoui» (Parc Molson no 1). Ça, c'est le premier des 55 poèmes consacrés à ce parc. On souffre déjà un peu.

Au-dessus des toits près du pont Jacques-Cartier, l'enseigne de la Molson scintille: «voici bleue bleue bleue bleue mauve / bleue bleue bleue mauve mauve / bleue bleue mauve mauve mauve / bleue mauve mauve mauve mauve l'heure». Le «blanc» n'est pas en reste qui reviendra 18 fois, contre 16 pour le vert et 9 de plus pour le bleu (nous ne compterons pas les mauves, bruns, roses, gris, jaunes, rouges, argentés et orangés).

L'auteur nous emmène aussi à Berthier-sur-Mer (49 fois), où on aura droit à cette confidence surannée: «piqués d'étoiles les frênes / m'abrillent / à l'orée du sommeil»; ou à Val-David (47 fois), alors que la «neige mouillante et poreuse / gruge l'obombré / [quand] s'exonde sa brillance». Si l'auteur ne nous épargne pas l'éculé le plus plat dans «chaque / feuille / imaginée / au total des souvenirs», il fait sonner la consonne en «- ki - / - ophone - / - sax - / - osque -» tout autant que les «émotions verticillées», sans doute au moment où «s'y expriment [sa] force [sa] mécanique [sa] finitude / universelles». Laissons-le là.

Humour potache

Alain Fisette avait titré son sixième recueil Je suis un fumier! Il avait fait suivre son épanchement, dans le septième, en nous apprenant tout sur Le condom de l'amitié. Il étale de nouveau son raffinement irrémissible dans son dixième recueil en nous confiant que La beauté est incurable. L'éditeur nous précise qu'un homme y rencontre une femme, qu'il «a dans la peau, comme une bactérie pathogène». Peut-être s'agit-il de «cette conférencière [qui] parle émotion avec aplomb. Elle souligne l'électricité des sentiments, explique comment la générer lors d'une panne d'amour.» Peut-être était-ce «elle, le clou du buffet, avec, en plus, une voix beurrée qui se mariait avec mon morceau de pain». L'insignifiance abyssale de cet extrait laisse pantois. Le ton est donné de cette poésie «calembourique» qui insistera sur le fait qu'«avec cinq phrases vagues, on peut bâtir un océan».

L'amoureuse relation scatologique ou les rapports sadomasochistes décrits dans ce recueil nous font souvent sursauter, tout comme le propos malsain du livre glauque et provocateur, dans l'étalage du mal qui fait mal, du plaisir qui en dépendrait. L'auteur y sanctifie la souffrance, y glorifie les petites et grandes tortures, le corps suppurant et saignant, comme signes manifestes d'un amour orgasmique. On connaît pourtant tous la chanson de Boris Vian, Fais-moi mal, Johnny. À quoi sert-il de rameuter de vieux réflexes? Les textes se targuent aussi de philosopher quand il s'agit de trouver le «parfait équilibre entre la souffrance existentielle et le bonheur d'être souffrant». C'est ce que le poète explique clairement: «J'avoue que j'adore lorsque ses bleus et ses cicatrices se marient pour ne raconter qu'une seule histoire: la violence promise à celle qu'on aime.» Alors, comment s'étonner de cette ultime déclaration: «Une femme qui ne connaît ni l'attrait des sévices ni le pouvoir de la douleur m'ennuie»? Proche du 8 mars, cette lecture terrifie.

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Collaborateur du Devoir

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Dans mes paysages
Stéphane D'Amour
Les Herbes rouges
Montréal, 2012, 70 pages

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La beauté est incurable
Alain Fisette
Les Herbes rouges
Montréal, 2012, 138 pages