Sciences sociales - Pour une liberté civique

Dans le débat institué par L’abîme de la liberté, Michel Freitag prend fermement parti en faveur de la conception républicaine de la liberté.<br />
Photo: Archives Le Devoir Dans le débat institué par L’abîme de la liberté, Michel Freitag prend fermement parti en faveur de la conception républicaine de la liberté.

Dans un numéro que la revue Société a consacré en 2006 à la pensée de Michel Freitag, Thierry Hentsch parlait de son ami comme d'un «bûcheron de la pensée». Au travail sur le vaste chantier critique de la postmodernité, Freitag n'a cessé en effet de «bûcher», toujours dans le but de libérer cet espace où une juste analyse des conditions de notre temps nous rendrait plus lucides. Son grand ouvrage de 1986, Dialectique et société, a été réédité l'année dernière, dans une version revue, et rien n'annonçait le livre, à tous égards monumental, qui nous arrive de manière testamentaire aujourd'hui.

Placée sous l'égide de la pensée d'Hannah Arendt, qui l'accompagne du début à la fin, cette passionnante enquête sur le destin de la liberté moderne apparaît à plus d'un titre comme l'ouverture d'un nouveau territoire philosophique. Hélas, Freitag n'aura pas eu le temps de l'éclaircir. Quand, dans sa conclusion, il présente son livre comme une esquisse sommaire de tâches à venir, on ne peut que déplorer que son décès subit à l'automne 2009 nous prive de la suite.

Perte et érosion

Les pages que nous pouvons lire sont déjà très substantielles et elles s'inscrivent dans le droit fil de Dialectique et société. Héritier par bien des aspects de la théorie critique, Michel Freitag entreprend ici une longue analyse généalogique de la liberté, qui prend pour assise le «trésor perdu» de la liberté politique.

Associant, comme Arendt, ce moment originaire de la liberté du monde humain à une époque de vérité, il observe comment cette forme de vie n'a cessé de s'enfoncer dans cet abîme moderne, constitué d'abord par le primat de la liberté de l'individu. La première tâche d'une critique du libéralisme est d'abord de comprendre ce mouvement comme perte et érosion: de la liberté politique centrée sur les autres, on passe en effet à un moment où la liberté se réifie dans la logique économique et dans l'autonomie de la technologie.

Les conséquences de ce vaste processus, impulsé par la modernité technique, sont d'abord l'effacement progressif des finalités humaines réfléchies, la croissance incontrôlée des inégalités sociales, la domination d'organisations impersonnelles et le dévoiement de toute philosophie en «droitdel'hommisme» superficiel. De plus, la mutation du droit libéral vers l'individualisme entraîne la disparition de l'identité de la société elle-même, en tant que sujet de son propre devenir. Dans la foulée du schème historique et critique qui imprègne tout son travail, Freitag montre comment la pensée moderne a balisé le triomphe de la conception «libérale» de la liberté, au détriment de la conception républicaine.

Par son insistance sur le lien allant de la liberté à la propriété, la modernité a en effet conduit au refoulement de la liberté politique et à l'exaltation des droits individuels. Dans un très important chapitre sur Kant, Freitag fait voir comment la légitimation de l'individualisme et l'égalisation formelle des conditions d'existence ont trouvé dans sa pensée une justification parfaite. Cela sans compter l'achèvement, chez Locke, de la contractualisation de toutes les obligations.

Déracinement généralisé

Dans le débat institué par ce livre, Michel Freitag prend donc fermement parti en faveur de la conception républicaine de la liberté; à ses yeux, seule cette liberté civique peut freiner le mouvement de dissolution de la solidarité qui ouvre le chemin à une destruction absolue de la société. On retrouve ici la thèse centrale de toute son oeuvre: comment demeurer humain dans un monde livré au conflit des puissances organisées et assujetti à des processus systémiques devenus incontrôlables?

Comme l'ont montré ses analyses sur tant de sujets, de l'écologie à l'éducation — qui fait ici l'objet d'un superbe chapitre sur l'humanisme — la poursuite du programme libéral n'a fait qu'accentuer les dérives du capitalisme sauvage. Bien sûr, les réactions politiques et culturelles font état de résistances locales, mais, à l'échelle mondiale, on assiste à un déracinement généralisé.

Dans les deux dernières parties de son livre, Michel Freitag s'interroge sur la possibilité de maintenir un universel éthique, au sein de cette globalisation techno-économique. Il évoque à cet égard, en se fondant sur la croissance du pluralisme culturel, la constitution d'un oekoumène intercivilisationnel. Attentif à la richesse de ce pluralisme, le philosophe se demande comment le protéger, tout en favorisant la construction d'un universum «polyphonique».

Critique d'une certaine facilité postmoderniste centrée sur la valeur des métissages autant que des fermetures multiculturalistes, Freitag défend une solidarité politique, se nourrissant d'une citoyenneté enrichie de ses différences. À quelle liberté en effet peut se raccrocher une communauté politique qui cherche à se reconstituer, sinon à cette liberté civique dont ce livre examine la possibilité et le destin moderne?

Comme toute l'oeuvre de Freitag, ce livre appartient à une tradition humaniste, inquiète des dérives du technocapitalisme et désireuse de lui opposer un idéal de la liberté différent. Exigeant, rigoureux malgré des parcours souvent obliques et des développements touffus, il est certes l'oeuvre d'un bûcheron. Le travail abattu n'est rien moins qu'immense, les résultats sont inspirants. Dans cette forêt, on risque de se perdre, mais on entend toujours la hache cogneuse du philosophe et on lui est reconnaissant d'ouvrir le chemin.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Stéphane Martineau - Inscrit 10 mars 2012 09 h 15

    Une perte immense

    Le décès de Michel Freitag survenu en 2009 a été une perte immense pour la pensée...heureusement qu'il y a son oeuvre ...mais nous aurions tant aimé qu'il puisse la continuer.