François Gilbert, une drôle de bête

Photo: François Pesant - Le Devoir

Après que son amoureuse l'eut agressé, après qu'elle eut tenté sous ses yeux de se suicider, Satô fuit le Japon pour se réfugier dans l'hostile Chine. Il s'y fait tout petit, tente de disparaître. Jusqu'à ce que la mère de son amoureuse vienne le quérir pour qu'il tente, façon Prince Charmant, de sortir cette dernière du coma où elle est en latence depuis son geste tragique. Conte de fées gigogne et impitoyable, récit miroir où chaque personnage se dédouble, intrigue qui se déroule là où on ne l'attend pas, Coma, qui échappe au je, invente et se projette ailleurs, est un livre d'une étonnante maturité pour un premier roman.

Un nouvel auteur? François Gilbert, une drôle de bête, n'est pas que cela. Membre de la Ligue d'improvisation montréalaise depuis sept ans, il n'ose se dire comédien, atteint du syndrome de l'imposteur parce qu'autodidacte. Tripeux, il a beaucoup voyagé en Asie et terminera prochainement sa formation de prof de yoga. Il gagne sa vie en donnant des ateliers d'intégration aux nouveaux immigrants et il vient de publier chez Leméac Coma, ce premier livre qu'on arrive à définir seulement en l'étiquetant... de roman japonais.

«Je m'intéresse à l'écriture et à l'incarnation, explique le jeune auteur autour d'un thé iranien. Pour voir comment il peut y avoir un travail de comédien dans la construction du personnage. À partir de l'idée de L'espace vide du metteur en scène Peter Brook, je cherche à dépersonnaliser ce qu'il y a autour de moi pour écrire quelque chose de différent, d'étrange.» L'ailleurs est une façon pour Gilbert de sortir de lui-même. «Cette histoire, j'ai l'impression qu'elle ne pouvait pas se passer au Québec. Je voulais créer un espace dans lequel je n'existe pas, où il n'y a personne que je connais, où je n'ai pas de références. Un espace neuf.»

Le jeune homme de 31 ans parle vite. Il passe d'idées claires à des souvenirs en rafales. Il oublie la question à force de digresser, reprend avec intelligence ou laisse tomber sa pensée avec un «Qu'est-ce qu'on disait, donc?» lâché tout sourire.

«Je voulais écrire de manière pudique, retenue, poursuit François Gilbert. Travailler le secret, le silence, le respect, l'étrangeté. Je trouvais que le Japon était le bon lieu. Ma crainte était d'en parler comme d'un touriste, de tomber dans l'exotisme ou l'orientalisme. J'ai dû enlever ce que je connaissais: les sushis, les tatamis, les kimonos, dépouiller, chercher les détails. Je me suis fait un devoir de lire des romans japonais pour trouver la justesse de ton.»

L'auteur a lu ainsi «une liste interminable»: Junichirô Tanizaki, Yukio Mishima, Natsume Soseki, Yoko Ogawa, Haruki Murakami, Edogawa Ranpo, entre autres. «Je voulais qu'il y ait toujours une résistance, une tension quelque part», un fil qui se tire jusqu'à la fin, cruelle, violente, qui ré-éclaire la lecture. «M'ont inspiré aussi Ivan Tourgueniev, Fédor Dostoievski, Witold Gombrowicz.»

Coma est un faux premier roman. François Gilbert a signé auparavant cinq manuscrits, qui resteront dans ses tiroirs. «Petits, avec mon frère, on vivait dans un monde inventé. On avait 56 toutous. Chacun avait un nom, un métier, un état matrimonial. Tous les jours, on faisait un jeu différent: le restaurant, la politique, l'aéroport, avec des tribulations. J'ai juste continué à jouer à ça tout seul en écrivant. Je me souviens de devoir écrire une nouvelle pour l'école et de ne pas pouvoir m'arrêter avant 100 pages... C'est ce que j'aime, inventer. Je n'ai pas le goût de me reconnaître ou de m'entendre quand je me lis. C'était le thème de ma maîtrise: écriture et disparition, écriture et amenuisement, pour laisser toute la place à la voix du personnage. Ça serait mon éthique et mon esthétique.» Comme son personnage, Satô, François Gilbert cherche à disparaître. Jusqu'à trouver sa voix.

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Coma
François Gilbert
Leméac
Montréal, 2012, 120 pages

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Extrait

«J'aurais voulu que les soirs où il dormait chez moi son visage se déforme, qu'il devienne intense et parfois pervers, que le matin il soit tendre et romantique, qu'au moment de me quitter, quand il ne restait pas dormir à l'hôtel, il soit sombre, tiraillé, pressé de me revoir. Mais Hong n'avait avec moi qu'un seul visage. Celui de la constance. Celui-là même avec lequel Ayako avait fait l'amour toutes ces années sans jamais voir au travers. Qu'est-ce qu'il y a là-dedans? m'avait-elle demandé. Maintenant, j'avais l'impression de comprendre le sens de cette question. Elle qui m'avait offert tous les visages de l'amour, du désir, de l'angoisse, de la fragilité, n'avait obtenu de moi que ce terrible regard immuable et rationnel.»

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Une saison nippo-québécoise?

Les romans japonais semblent faire des petits dans la littérature québécoise. Aki Shimazaki, Japonaise d'origine, vient de sortir son petit Tsukushi (Leméac). Alto traduit la saga romantico-historique de l'Anglais David Mitchell, Les mille automnes de Jacob de Zoet, sise dans le Japon du XIXe siècle. Avec Les cheveux mouillés (Leméac), Patrick Nicol signait la saison dernière «son petit roman japonais». On ne peut oublier Je suis un écrivain japonais (Boréal) de Dany Laferrière, qui fait la part belle au poète Basho. Pourquoi cette inspiration nippone?

Patrick Nicol: «Comme lecteur, j'ai eu besoin d'aller vers des livres imprévisibles, pour réapprendre à lire sans préjugé, innocemment. Des livres pour lesquels je n'étais pas préparé. Comme écrivain, j'ai trouvé une esthétique: l'absence d'analyse psychologique, des liens de causes à conséquences plus flous, un rapport au temps basé sur la contemplation de l'instant plutôt que sur la logique du déroulement, une très grande présence du monde physique (de la nature aux objets du quotidien), une très grande présence du corps (on sent, on salive, le sang s'accumule dans la nuque, les joues, les mains... on va aux toilettes), une présence de l'histoire et des textes précédents (on tient pour acquis une grande connaissance chez le lecteur). Chaque geste s'inscrit dans un récit codé. Tout est saturé de sens. Le discours social est très visible chez eux. Ce qui tient d'une société traditionnelle et d'une littérature mature. Ici, on n'a jamais eu les deux.»

Dany Laferrière: «C'était d'abord Mishima. J'étais tombé sur un de ses romans. Fasciné, j'ai beaucoup lu à propos de lui. Puis, bien plus tard, Tanizaki. Enfin, la peinture et la gastronomie. Tout ce qui est japonais me fascinait. J'ai compris que, si la culture japonaise était aux antipodes de la culture haïtienne, je m'identifiais fortement avec ce que je comprenais de cette culture. Une culture qui se résume parfaitement dans l'idée du "jardin sec". Un jardin sans plante — avec du sable et des pierres. J'y vois le triomphe de l'esprit. Un raffinement peut-être cruel, mais jamais pervers. Puis Basho. J'étais stupéfait.»