Lettres francophones - Feu la nostalgie avec Alain Mabanckou

Alain Mabanckou est né au Congo Brazzaville, a étudié en France et enseigne en Californie<br />
Photo: C. Hélie Alain Mabanckou est né au Congo Brazzaville, a étudié en France et enseigne en Californie

Le sanglot de l'homme noir d'Alain Mabanckou — Prix Médicis 2006 pour Mémoires d'un porc-épic — reprend en écho le titre du livre de Pascal Bruckner Le sanglot de l'homme blanc (Seuil, 1983), dans lequel l'auteur analyse la culpabilité des Européens et leur mauvaise conscience à l'égard du tiers-monde. Le romancier d'origine congolaise s'en prend pour sa part à l'attitude de certains Africains qui consiste à expliquer tous leurs malheurs par leur rencontre avec les Blancs et par le phénomène de la colonisation. Au lieu de se complaire dans «les méandres d'un passé cerné sous l'angle de la légende, du mythe et de la "nostalgie"», créant ainsi une sorte d'Afrique fantôme inventée de toutes pièces, ceux-ci feraient mieux de se préoccuper de fonder de nouvelles solidarités inspirées de l'expérience du présent.

Composé de douze chapitres dont les titres renvoient à des romans célèbres («Un nègre à Paris», «Les soleils des indépendances», etc.), selon un procédé qui rappelle celui du narrateur de Verre cassé (Seuil, 2005), l'ouvrage fait l'inventaire des clichés trop souvent véhiculés par les Noirs eux-mêmes. Au premier rang de ces idées reçues serait celle d'une communauté homogène regroupant les Africains vivant sur le sol français, communauté qui serait analogue à celle des Noirs américains. Cette idée est fausse, car il y a une énorme différence entre la «conscience noire» élaborée aux États-Unis à la suite de l'esclavage et le sentiment d'appartenance des Sénégalais, Congolais ou Réunionnais exilés en France qui restent toujours, malgré leur couleur, des étrangers les uns pour les autres. Autre différence majeure: alors que les Noirs de l'Europe bénéficient d'un territoire de repli, il est impossible pour les Afro-Américains de songer à retourner vivre au «pays mythique» des ancêtres.

Qui suis-je? se demande celui qui est né au Congo Brazzaville, a étudié en France et enseigne en Californie. Revoyant son propre parcours, Mabanckou raconte que, lorsqu'il était enfant, il partageait avec les autres gamins de Pointe Noire un désir de l'Europe associé à l'idée de bonheur et d'abondance. Arrivé à la Faculté de droit de Nantes à titre de boursier, il s'aperçoit assez vite que le français trop académique de ses compatriotes passe assez mal auprès des confrères étudiants, qui ne trouvent rien de mieux que de tourner en dérision leur accent congolais. «Chaque fois que le Français dit "de souche" est menacé par un étranger sur le plan de la langue, moquer l'accent de ce dernier est son ultime recours.» N'est-ce pas là une réaction que plusieurs Québécois ont pu observer? Cette langue française, l'écrivain n'hésite pas à en défendre l'usage littéraire contre le courant africaniste qui propose de l'abandonner au profit des langues vernaculaires non marquées par la colonisation.

Aujourd'hui professeur aux États-Unis, l'écrivain relate un incident qui a failli lui coûter la vie, alors qu'il devint l'objet de la colère d'un Noir américain lui reprochant d'occuper un emploi lucratif dans une grande université et le rendant responsable, par ancêtres interposés, de la traite négrière. Fort heureusement, les menaces de cet homme n'ont pas eu de suite. Mais Mabanckou n'élude pas la question de la participation des Africains à l'esclavage et salue Yambo Ouologuem pour avoir le premier proposé une forme d'autocritique dans Le devoir de violence «au moment où tout écrivain africain était censé célébrer aveuglement les civilisations africaines». Cette autocritique serait aujourd'hui plus que jamais nécessaire, selon le

romancier, qui n'hésite par à déclarer: «Nous sommes comptables de notre faillite.» Et encore: «Nous avions longtemps rêvé des soleils des indépendances, et lorsque ceux-ci se sont levés nous avons fermé les yeux, éblouis. Quand nous les avons rouverts, nos États ressemblaient à des ombres mouvantes, gouvernés par des ogres dont l'appétit croissait au rythme de nos angoisses.»

Entre l'essai et l'autobiographie, cet ouvrage est un témoignage lucide de la part d'un écrivain qui affirme que «l'émigration a contribué à renforcer en [lui] cette inquiétude qui fonde à [s]es yeux toute création».

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Collaboratrice du Devoir