L'entrepreneur Bleury et la Nouvelle-France hardie

Clément de Sabrevois de Bleury<br />
Photo: Dessin Réal Fortin Septentrion Clément de Sabrevois de Bleury

Cette année, on fête le 400e anniversaire de la naissance de Maisonneuve, fondateur de Montréal. Le poste de traite de fourrures, aux confins ouest du cœur laurentien de la Nouvelle-France, s'ouvrait sur un vaste espace où régnaient les Amérindiens: l'intérieur de l'Amérique du Nord. Homme d'affaires, Clément de Sabrevois de Bleury (1702-1781) en profita. Il fut témoin de la rivalité franco-anglaise et de notre lien avec l'esprit autochtone.

L'historien Réal Fortin en est conscient. Très éclairant, son livre Clément de Sabrevois de Bleury souligne que l'entrepreneur méconnu, né à Boucherville, s'occupa de la logistique des troupes françaises en Amérique du Nord, en particulier pour le transport fluvial, la fourniture de vivres et d'armes, durant la guerre de Succession d'Autriche (1740-1748), qui, en opposant l'Angleterre et la France, eut des répercussions de ce côté-ci de l'Atlantique.

Fortin note qu'au cours du conflit, un natif de Montréal, le major François-Pierre de Rigaud, quitta la ville, commanda une expédition sur le Richelieu et prit grand soin de raffermir nos alliances avec les Amérindiens pour assurer devant la menace britannique la protection de la vallée du Saint-Laurent. Lors d'un festin de guerre, selon un rituel dont les autochtones étaient friands, il leur déclara: «Ce collier que je vous présente est pour unir tous vos coeurs ensemble afin qu'ils n'en fassent plus qu'un avec le mien.»

Pour l'expédition et le faste qui l'entoura, Bleury fournit des marchandises dont la valeur représentait 67 % des biens vendus par les marchands montréalais à toute la colonie! On comprend que Gilles Hocquart, intendant de la Nouvelle-France, ait pu écrire aux autorités royales, dès 1731, que l'exemple de l'homme d'affaires, alors âgé de 29 ans, «donnera de l'émulation aux habitants de cette colonie qui sont timides dans les entreprises»...

Gestionnaire d'une scierie à Chambly avec la veuve de Claude de Ramezay, gouverneur de Montréal (1704-1724), Bleury fit construire un navire marchand qui traversa deux fois l'Atlantique et se rendit en Martinique rempli de vivres. La percée dans le commerce intercontinental montrait que les Canadiens pouvaient, comme les Français et les Anglais, sillonner les mers.

Pour mieux vaquer aux affaires, Bleury préféra négliger sa seigneurie sur le Richelieu et la perdre. Si âpre au gain qu'il fût, il ne participa pas à la gabegie de l'intendant Bigot et de ses complices. L'un d'eux, Joseph-Michel Cadet, le remplaça comme fournisseur de l'armée et fit gaspiller beaucoup plus de deniers publics que lui.

Bleury laissa une grosse maison de pierre, qui existe toujours rue Saint-Gabriel, dans le Vieux-Montréal, mais sa principale gloire posthume fut d'avoir été l'arrière-grand-père de Chevalier de Lorimier qui, en 1839, mourut sur l'échafaud pour l'audace à la source de toutes les autres: la liberté.

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Collaborateur du Devoir