Poésie - Des anthologies, une rétrospective et du temps

Son «écriture est le chemin de la question de Dieu»! Voilà comment Jocelyne Felx résume honnêtement et bellement l'œuvre magnifique de Rina Lasnier. Aucune échappatoire chez l'anthologiste, mais une conscience des enjeux fondamentaux d'une haute poésie, écrite sous les auspices les plus exigeants. Elle y souligne ce qui n'est pas sans s'imposer, à savoir son «ultramodernité». Du même coup, elle sait y reconnaître «la puissance unitive de l'éros» qui combat fatalement les aspirations les plus stellaires et mystiques.

L'oeuvre de Rina Lasnier comble qui aime la langue, ses nuances et ses mots rares, ses mots les plus anciens comme les plus précieux, force l'admiration dans son furieux étalage de l'extrême précision de la pensée poétique. Pour accéder à «une certaine vision béatifique» qui caractérise cette oeuvre, il faut de toute urgence ne pas juger obsolète son incarnation religieuse, mais plutôt y voir le creuset d'une oeuvre qui «réenchante le langage, participe au renouveau poétique», car, pour la poète, «la poésie demeure une vérité de langage».

Écoutons-la qui met en question l'incertitude «Naissance obscure du poème»: «entre les deux mers, voici le vivier sans servitude — et le sillage effilé du poème phosphorescent, // mime fantomatique du poème inactuel — encore à distance de rose ou de reine, // toute la race du sang devenu plancton de mots — et la plus haute mémoire devenue cécité vague; // pierre à musique de la face des morts — frayère frémissante du songe et de la souvenance; // malemer, quel schisme du silence a creusé ta babel d'eau — négation à quels éloges prophétiques?» Exigeante, cette poésie, disais-je, mais combien nourrissante et sublime!

Michel Beaulieu, le proche

Ce qu'on doit à Michel Beaulieu est immense, ne se résume pas. Il fut, à notre modernité, consubstantiel, inoubliable. Dans sa poésie, nous dit sa préfacière Denise Brassard, «contrairement à l'écrivain flâneur qui cherche l'inusité dans le banal ou l'invisible dans le visible, Beaulieu cherche plutôt la banalité pour elle-même, et pour sa force d'anéantissement, de suppression de la singularité». Les corps y sont en déplacement dans les villes ou les lieux transitoires, les corps y sont dans le saisissement érotique, en «une approche fauve» qui kidnappe, empêche toute fuite. Le mot «anecdote» s'impose, dans le poème et pour lui, tout entier lieu de l'événement d'écriture. En fait, comme le précise Brassard, «le poème apparaît donc comme l'ultime territoire à arpenter, le seul lieu où marcher permet d'enjamber le temps».

Écoutons-le qui fait acte de foi dans Visage: «[...] je n'écris pas sans inquiétude / non plus que je t'écris / à toi qui que tu sois / rien n'est encore dit / rien n'est encore interdit / tout à fait // "liberté / liberté chérie"». Ne reste plus que le parcours saisissant d'un poète incontournable et lumineux à suivre, librement.

Boucle itérative

Les choix de poèmes parus sous le titre de Traces de l'éphémère offrent l'occasion de lire une très forte présentation de Louise Dupré, qui y reconnaît que «peu de poètes au Québec sont allés aussi loin que [l'auteur] dans le besoin répété» d'accéder à la conscience. «Délicatement ouvragée», l'oeuvre poursuit la liquide érosion de l'âme et du corps, alors que «les livres forment un tout où chacune des parties est étroitement liée aux autres. Des figures emblématiques reviennent: la mère, le père, les frères et soeurs, l'amie malade, etc. D'un texte à l'autre, [le poète] ajoute, corrige, fouille de plus en plus profondément dans ses réminiscences [...]». Belle porte d'entrée pour qui ne connaîtrait pas cette oeuvre et occasion parfaite de suivre une pensée analytique forte et synthétique.

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Collaborateur du Devoir

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Rina Lasnier
L'épanouissement de l'ombre
Choix et présentation de Jocelyne Felx

Michel Beaulieu
Poèmes (1975-1984)
Préface de Denise Brassard

Paul Chanel Malenfant
Traces de l'éphémère
Choix et présentation de Louise Dupré
Éditions du Noroît, coll. «Ovale»
Montréal, 2011, respectivement 186, 336 et 256 pages

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