Metamaus, un livre pour en chasser un autre

Esquisse chapitre 3: Et c’est là que mes ennuis ont commencé...
Photo: Art Spiegelman Esquisse chapitre 3: Et c’est là que mes ennuis ont commencé...
L'aveu tombe à la page 79: en donnant naissance à la série en bande dessinée Maus dans un obscur fanzine new-yorkais en 1972, intitulé Funny Animals, Art Spiegelman avait bel et bien envisagé le succès, mais pas de son vivant. «Je n'étais absolument pas préparé à l'accueil incroyablement positif de Maus, explique-t-il. Je faisais de la bédé qui exigeait du lecteur du temps et de l'attention plutôt qu'une simple lecture. Je considérais non sans arrogance que mon oeuvre serait appréciée à titre posthume.» Manqué.

Sur le grain de la publication underground, le destin tragique de Vladek et d'Anja, survivants des camps de la mort incarnés par des souris soumises à l'odieux projet de chats nazis, fait sensation, d'abord dans les cercles restreints qui s'y frottent.

En 1986, l'aventure de quelques pages devient livre sous le titre Maus, un survivant raconte. En deux volumes, Art Spiegelman y retrace, avec force et une dérangeante légèreté induite par le cadre animalier qu'il a choisi, l'enfer quotidien, méthodiquement orchestré, de ses parents, des juifs polonais passés des ghettos de Varsovie au camp de concentration d'Auschwitz. Le lecteur est époustouflé. La critique crie au génie. Et le prix Pulitzer vient consacrer le tout en 1992 en se posant pour la première fois de son histoire sur une bande dessinée.

La vie du bédéiste est alors marquée au fer rouge. Paradoxalement. «Maus était ma vision d'une époque sombre à travers les souvenirs de mon père, a expliqué l'auteur au Devoir lors d'une entrevue accordée il y a quelques mois depuis son studio dans la Grosse Pomme, alors qu'il se préparait à venir donner une conférence à Montréal. Je me doutais que ce livre allait être lu et relu, mais pas à ce point, et finalement j'ai passé les 25 dernières années à résister à ce succès, à fuir ce récit.» En vain.

Près de 30 ans après avoir mis en cases ce récit, le bilan est en deux teintes: «Oui, c'est super d'être reconnu pour son talent, dit le bédéiste en entrevue. Maus m'a apporté la sécurité financière, a contribué à déplacer certaines frontières de la bande dessinée, m'a amené à des endroits où je ne serais pas allé autrement, mais au final, cette bédé est en train aussi de me menacer. C'est difficile d'être toujours considéré comme l'homme d'un seul livre. Aujourd'hui, je veux en sortir, passer à autre chose, repartir à zéro», et surtout, comme il le dessine dans les premières pages de MetaMaus, faire tomber ce «satané masque» de souris qui lui colle durablement à la peau.

Un projet salvateur

Pour Art Spiegelman, marqué profondément par le suicide de sa mère, qui a déjà été internée dans un hôpital psychiatrique à une autre époque, qui résiste quotidiennement à la dépression induite par le réel, le présent, la condition humaine..., le projet était devenu salvateur. Il prend la forme, dans MetaMaus, d'une entrevue fleuve que l'auteur a accordée entre 2006 et 2010 à Hillary Chute, du Département d'anglais et de littérature de l'Université de Chicago, dans laquelle il revient en détail et avec précision sur les fondements de son oeuvre marquante. De façon quasi thérapeutique.

Il y est question des rencontres enregistrées avec son père pour rassembler les éléments d'un passé infernal que l'homme, pour des raisons évidentes, a toujours cherché à éloigner de son présent et du cercle familial. On y parle du voyage de Art à Auschwitz pour visualiser l'horreur racontée, des origines de ses parents, de sa mère, des premiers pas de Maus dans Funny Animals, puis dans Raw, et des considérations qui l'ont conduit à passer par la souris, le chat ou encore le cochon — qui illustre le Polonais — pour nommer l'innommable.

Le choix était stratégique. Il visait à éviter d'ancrer l'histoire dans cette émotion ostentatoire qui sied généralement aux récits touchant cette période de l'humanité et surtout à fuir «l'Holokitsch», comme il l'a un jour défini, cet art, répandu selon lui lorsqu'il est question de la Shoah, d'abuser du sentimentalisme pour disséquer l'horreur de ce passé et les enjeux qu'il fait naître au présent.

Des compléments numérisés

Exhaustives, les confidences de l'auteur s'accompagnent de planches inédites, de croquis, de photos de famille, d'entrevues avec ses enfants, Nadja et Dashiell, avec sa femme Françoise Moury, directrice artistique du New Yorker, forcement tous affectés par la vie au quotidien avec un auteur affecté, lui, par son succès. Et puis, il y a cette révélation au milieu du bouquin: depuis 25 ans, Art résiste avec force pour que son récit ne soit jamais porté à l'écran. On s'en doute, les demandes ont été nombreuses, faisant dire à sa femme que, finalement, le plus grand exploit de son homme aura été, oui, de donner vie à Maus, mais aussi «d'avoir réussi à ce que Maus ne devienne pas un film».

Tout y est, ou presque, avec en plus un CD qui rassemble, outre l'intégral de la bande dessinée en format numérique, des images et vidéos ramenées par Art et Françoise de leur pèlerinage à Auschwitz, les enregistrements des longues discussions qu'il a eues avec son père pour façonner ce projet, des informations sur les ghettos et les camps de la mort... pour ne pas oublier. Pourquoi la bédé? Pourquoi les souris? Pourquoi l'Holocauste? Spiegelman dit vouloir répondre de son mieux à toutes ces questions qui reviennent en boucle depuis près d'un quart de siècle. «Comme ça, quand on me demandera à l'avenir, je répondrai peut-être juste... plus jamais», expose-t-il en guide d'introduction d'un bouquin que le bédéiste est finalement très heureux de voir sortir aujourd'hui.

À l'autre bout du fil, Spiegelman précise sa pensée: «Ce projet a été très long et difficile à monter. Revenir dans ce passé était pour moi une expérience douloureuse, difficile, mais nécessaire», pour tourner la page, définitivement, espère ce créateur atypique et marquant qui, en explorant avec ce Maus le champ de la bédé-vérité, a fait émerger un genre nouveau dans le 9e art et a permis par la suite l'éclosion des Guy Delisle, Joe Sacco ou encore Michel Rabagliati de ce monde.

En refermant la couverture sur Maus, Art Spiegel, qui régulièrement illustre la première page du New Yorker avec ces dessins et qui vient tout juste d'assumer la présidence officielle du dernier Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, en France, entrevoit du coup son avenir avec un ajustement de la lumière qui l'affecte: moins sur lui et son oeuvre, plus à l'intérieur de lui pour «retrouver la liberté de création» qu'il avait avant son succès dévastateur, et surtout pour donner corps à tous ces projets que le poids et l'hégémonie de Maus ont empêchés d'éclore dans son écologie mentale.

A Life in Ink, une métafiction sur le siècle passé en forme de biographie d'un bédéiste fictionnel qui devait raconter l'histoire de la bande dessinée, était du nombre. Il pourrait, comme bien d'autres projets et avec une petite mise à jour, remonter à la surface chez ce créateur qui avoue vouloir affronter des défis plus grands que lui, au risque de se laisser dépasser. «Ma vie professionnelle a, pour l'essentiel, consisté à trouver la chose la plus dure que j'étais capable de faire, pour apaiser le juge prêt à m'envoyer au gibet qu'il y a en moi, explique-t-il. Quand j'ai eu trente ans, j'ai cherché un défi qui soit à la hauteur, et Maus répondait à ce critère.»

C'est peut-être là sa destinée: avec MétaMaus, Art Spiegleman cherche désormais à s'émanciper de son unique succès... pour mieux recommencer la même chose ailleurs.

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